L'anneau de Gygès : serions-nous justes si nous étions invisibles ?
Thèse
Dans La République, Glaucon imagine un mythe dans lequel un berger nommé Gygès découvre un anneau qui le rend invisible, et s'en sert pour séduire la reine, tuer le roi et s'emparer du trône. Glaucon en tire une expérience de pensée redoutable : donnons deux de ces anneaux, l'un à un homme réputé juste, l'autre à un homme réputé injuste – aucun des deux, assure-t-il, ne resterait juste ; libérés de toute crainte de sanction et de tout souci de réputation, ils agiraient exactement de la même façon. L'enjeu philosophique est de déterminer si la justice a une valeur intrinsèque, indépendante de toute récompense et de toute réputation.
« Il ne ferait rien de différent de l'homme injuste : l'un et l'autre iraient dans la même direction. » – La République, II, 360b
Exemples
- Le test de l'invisibilité : si personne ne peut me voir ni me punir, vais-je encore respecter la propriété d'autrui, tenir mes promesses, me retenir de nuire ? La réponse révèle si ma justice est intrinsèque (je suis juste parce que c'est bien) ou instrumentale (je suis juste pour éviter les conséquences). L'argument de Glaucon : les hommes sont justes sous contrainte, non par vertu. La société force la justice, elle ne la crée pas dans les âmes.
- Le portefeuille trouvé dans une rue déserte, sans caméra ni témoin : il contient de l'argent liquide et une pièce d'identité permettant de le rendre à son propriétaire. Rien ni personne ne saura jamais si vous l'avez gardé ou rendu. Que faites-vous – et surtout, sur quelle base vous décidez-vous ?
- L'anonymat numérique : un compte protégé par un pseudonyme intraçable vous permettrait d'insulter, de mentir ou d'escroquer sans jamais être identifié ni puni. Dans ces conditions, combien d'utilisateurs se laisseraient aller à de tels méfaits ?
Notes
L'anneau de Gygès est une expérience de pensée particulièrment fertile. La réponse de Socrate à Glaucon tient en une analogie centrale : la justice est à l'âme ce que la santé est au corps. De même que la santé consiste dans le bon ordre hiérarchique des éléments du corps, la justice consiste dans le bon ordre des trois parties de l'âme (raison, courage, désir) sous le gouvernement de la raison – tandis que l'injustice est un désordre intérieur, une forme de maladie de l'âme. Ainsi, même invisible, même sans jamais être découvert, l'homme injuste resterait malheureux, car son âme serait malade. La justice ne dépend pas du regard d'autrui : elle est un état de l'âme elle-même, désirable pour lui-même, indépendamment de toute réputation.
Débat
Kant : agir moralement par peur de la sanction, ce n'est pas agir moralement. La moralité exige d'agir par devoir – ce que l'homme vraiment moral ferait même avec l'anneau. Hobbes : sans le glaive de l'État, les hommes agissent selon leur intérêt – c'est pourquoi le Léviathan est nécessaire, ce qui donnerait raison à Glaucon. Nietzsche : la question elle-même est mal posée – la distinction juste/injuste est une invention des faibles. L'homme fort agit selon sa puissance, non selon une norme extérieure.