La signification d'un mot est son usage dans le langage
Thèse
Demandez-vous ce que tous les jeux – les échecs, la marelle, le solitaire, une bataille de boules de neige – ont en commun. Vous chercherez en vain une essence unique partagée par tous : certains se jouent à plusieurs, d'autres seul ; certains ont des règles fixes, d'autres non ; certains sont compétitifs, d'autres collaboratifs. Il n'y a entre eux, dit Wittgenstein, qu'un « air de famille » – des ressemblances qui se chevauchent, comme les traits qui font qu'on reconnaît les membres d'une même famille sans qu'aucun trait unique ne soit partagé par tous. Le langage fonctionne de la même façon. Un mot comme « jeu », ou même « bon », n'a pas de définition fixe qui en capturerait l'essence cachée : sa signification, c'est l'usage qu'on en fait dans une pratique concrète et partagée – ce que Wittgenstein appelle un « jeu de langage ». Le mot « brique », sur un chantier, ne signifie pas la même chose que dans un cours de chimie : sur le chantier, le crier suffit à donner un ordre – l'ouvrier comprend qu'il doit en apporter une ; dans le second cas, prononcer ce mot revient à désigner un matériau qu'on va décrire, analyser, comparer à d'autres. Le mot est identique, mais son usage – et donc sa signification – ne l'est pas. Chercher l'essence unique du langage, c'est donc chercher une chimère : il n'existe qu'une multiplicité de pratiques linguistiques, liées à des formes de vie différentes.
« La signification d'un mot, c'est son usage dans le langage. » – Investigations philosophiques, §43, 1953
Exemples
- Le mot « jeu » sans essence commune : qu'ont en commun le football, les échecs, la ronde des enfants et le jeu de mots ? Pas une propriété unique – seulement des ressemblances de famille croisées et partielles. Il n'y a pas d'essence du jeu – il y a des jeux.
- Le jeu de langage du commandement et celui de la description : « Ferme la porte ! » et « La porte est fermée » utilisent des mots semblables pour des actes radicalement différents. Le sens n'est pas dans les mots eux-mêmes – il est dans l'usage qu'on en fait dans une pratique donnée. Sortir un mot de son jeu de langage, c'est le vider de son sens.
Notes
Les Investigations philosophiques marquent le tournant du second Wittgenstein – il abandonne le projet du Tractatus (fixer les limites du langage dans une logique formelle) et adopte une approche descriptive : décrire les usages effectifs du langage dans leur pluralité. Ce virage vers l'usage et la pratique a profondément influencé la philosophie analytique, la linguistique et les sciences sociales (Bourdieu s'en réclame).
Débat
Platon : si les mots n'ont que leur usage pour signification, on ne peut pas distinguer le bon usage du mauvais – la philosophie est impossible. Il faut des essences stables pour que la connaissance ait un objet. Chomsky : la grammaire universelle et innée est irréductible à l'usage – il y a des structures profondes du langage que les pratiques culturelles ne peuvent pas créer ni détruire. Habermas : la théorie des jeux de langage ignore la prétention à la validité universelle qui est inhérente à tout acte de parole sérieux.