Sur ce dont on ne peut pas parler, il faut se taire
Thèse
Wittgenstein conclut le Tractatus par une image restée célèbre : ses propres propositions sont comme une échelle – une fois qu'on s'en est servi pour monter, on peut la jeter, car on a atteint une vue plus haute que celle qu'elle donnait à voir. Cette image résume tout le livre. Le langage, on l'a vu, ne peut représenter que des faits (ce qui est le cas dans le monde). Mais ce qui compte le plus pour un homme – le bien et le mal, la beauté, le sens de sa propre vie, le mystique – ne porte sur aucun fait : ce ne sont pas des états de choses qu'une proposition pourrait imager. Vouloir les exprimer par des propositions, ce n'est donc pas dire quelque chose de faux ; c'est produire du non-sens, comme si l'on cherchait à peser une émotion sur une balance. Cela ne signifie pas que ces domaines sont sans valeur – au contraire, ils sont essentiels dans nos vies. Mais cela signifie que ces domaines ne peuvent pas se dire : ils ne peuvent que se montrer, dans la manière de vivre d'un homme, dans une œuvre d'art, dans un silence... La philosophie, si elle veut rester rigoureuse, doit reconnaître cette limite : sur ce dont on ne peut parler, il faut se taire.
« Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. » – Tractatus logico-philosophicus, §7 (proposition finale), 1921
Exemples
- L'éthique comme ce qui se montre : on ne peut pas formuler « la vie bonne » en propositions vérifiables. Mais le sens de la vie se montre – dans la façon dont on vit, dans l'art, dans l'expérience mystique. Ce n'est pas du non-sens – c'est de l'indicible.
- Les questions métaphysiques comme pseudo-problèmes : « Dieu existe-t-il ? », « Y a-t-il un sens à l'histoire ? » – ces questions utilisent des mots hors de leur contexte d'usage, produisant des phrases grammaticalement correctes mais logiquement vides. La philosophie ne doit pas y répondre – elle doit montrer qu'elles ne posent pas de vraie question.
Notes
La proposition finale du Tractatus peut sembler paradoxale : le livre entier prétend dire ce qui ne peut pas se dire, puis conclut qu'il faut se taire. Wittgenstein lui-même en était conscient : les propositions du Tractatus sont « comme une échelle qu'on rejette après y être monté ». Le second Wittgenstein abandonnera l'idée d'une limite absolue du langage.
Débat
Pascal : il est sage de garder le silence devant ce qui dépasse la raison – mais le cœur peut tout de même le connaître. Carnap : les propositions métaphysiques ne sont pas simplement indicibles – elles sont dépourvues de sens cognitif, ce qui va plus loin que ce que dit Wittgenstein. Heidegger : la question du sens de l'être ne peut pas être réduite au silence – elle est la question fondamentale que la philosophie ne peut pas esquiver. Wittgenstein ne peut pas le comprendre car il croit que le langage ne sert qu'à énoncer des faits, et ce faisant en rate l'essence même : le langage comme ouvrant le monde, comme dévoilant la vérité. Une autre manière de le dire est que Wittgenstein croit que l'Être se résume à ce qui est le cas, autrement dit à l'ontique. La sphère ontologique, l'Être qui se retire dans sa donation même, tout ceci lui échappe complètement.