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Les limites de mon langage sont les limites de mon monde

Ludwig Wittgenstein · XXe siècle

Thèse

On raconte que Wittgenstein a eu l'intuition centrale du Tractatus en lisant le compte-rendu d'un procès à Paris, où l'on rejouait un accident de la route à l'aide de petites voitures-jouets et de figurines placées sur une maquette. Cette maquette pouvait représenter l'accident parce qu'elle en partageait la structure : chaque objet miniature correspondait à un élément réel, et leurs positions relatives reproduisaient l'agencement des faits. Pour Wittgenstein, une proposition fonctionne de la même manière : elle « image » un état de choses possible en partageant sa forme logique avec lui. Le monde, dès lors, c'est « la totalité des faits, non des choses » – tout ce qui peut être ainsi représenté par une proposition vraie ou fausse. Et les limites de mon langage – la totalité des propositions que je peux construire – sont donc aussi les limites de ce que mon monde peut contenir pour moi. La conséquence est majeure : certains domaines (l'éthique, l'esthétique, la métaphysique) échappent à toute possibilité de représentation car ils posent des questions qui ne portent pas sur un fait – et donc qu'aucune proposition ne peut « imager ».

« Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde. » – Tractatus logico-philosophicus, §5.6, 1921

Exemples

  • Je ne peux pas penser une pensée dont la forme logique excéderait les ressources de mon langage – je ne peux pas, par exemple, me représenter une contradiction comme un état de choses possible (« il pleut et il ne pleut pas, ici et maintenant, exactement au même égard »), parce que mon langage ne peut tout simplement pas construire une image logique cohérente pour un tel « fait ». Ce n'est pas une limite de mon imagination : c'est une limite du langage lui-même, qui est aussi celle de tout monde pensable pour moi.
  • Le langage philosophique comme limite : les problèmes philosophiques traditionnels (Dieu existe-t-il ? Y a-t-il un moi ?) naissent souvent du mauvais usage du langage – on prend des mots hors de leur contexte d'usage, on évoque des choses qui ne sont pas des faits, qui ne sont pas le cas, et on croit avoir affaire à de véritables problèmes. Clarifier le langage, c'est dissoudre de faux problèmes.

Notes

Cette thèse du Tractatus place Wittgenstein dans une tradition qui va de Humboldt (la langue structure la pensée) à l'hypothèse Sapir-Whorf (la langue détermine les catégories cognitives). Elle aura une postérité considérable – notamment chez les philosophes du langage ordinaire (Austin, Ryle) et en linguistique cognitive. Le second Wittgenstein (Investigations philosophiques) nuancera : les limites ne sont pas fixes, elles sont tracées par l'usage dans des formes de vie.

Débat

Bergson : il y a des expériences indicibles – la durée intérieure, les nuances affectives les plus subtiles – que le langage trahit sans les supprimer. La limite du langage n'est pas la limite de l'expérience. Chomsky : les structures profondes du langage sont universelles et innées – les limites ne sont pas celles du langage particulier d'un individu, mais d'une compétence langagière commune à l'espèce. Hegel : ce qui ne peut pas encore être dit n'est pas inexistant – c'est la pensée en train de chercher ses mots.