← Bibliothèque

Les passions tristes diminuent notre puissance d'agir ; les joies actives l'augmentent

Baruch Spinoza · XVIIe siècle

Thèse

Une plante cherche la lumière, un animal chasse : pour Spinoza, tout ce qui existe s'efforce ainsi de persévérer dans son être, de continuer à exister et à se déployer pleinement. C'est le conatus. Chez l'homme, cet effort se traduit par des affects, des émotions qui font varier notre puissance d'agir. Certains l'augmentent : ce sont les joies actives, comme la joie de comprendre quelque chose par soi-même ou l'énergie que donne un projet qui nous ressemble. D'autres la diminuent : ce sont les passions tristes – tristesse, haine, honte, culpabilité, ressentiment – qui nous affaiblissent et nous éloignent de ce que nous pourrions être. La sagesse, chez Spinoza, ne consiste pas à réprimer ces passions tristes par la volonté, mais à les comprendre : car comprendre pourquoi je suis triste, c'est déjà commencer à ne plus l'être tout à fait.

« La joie est le passage de l'homme d'une moindre à une plus grande perfection. La tristesse est le passage de l'homme d'une plus grande à une moindre perfection. » – Éthique, III, définitions des affects 2 et 3, 1677

Exemples

  • La passion triste (qui enchaîne) : la jalousie, le ressentiment, la culpabilité – ces affects nous focalisent sur ce que nous ne pouvons pas changer, nous font vivre dans l'impuissance et le manque. Ils augmentent notre servitude en nous enchaînant à des causes extérieures.
  • La joie active (qui libère) : la curiosité intellectuelle, l'amour lucide, l'amitié véritable – ces affects augmentent notre capacité à penser et à agir. Ils découlent de notre puissance propre plutôt que d'être subis depuis l'extérieur. La joie active est le signe que nous nous approchons de notre nature véritable.

Notes

La distinction joie/tristesse active est le cœur de l'éthique de Spinoza. Elle a une portée pratique immédiate : toute morale fondée sur la culpabilité, la honte ou la peur (passions tristes) est pour Spinoza une éthique de la servitude. La vraie éthique augmente la puissance, elle ne la diminue pas. Deleuze fera de cette distinction le fondement d'une philosophie de la vie.

Débat

Kant : une éthique fondée sur les affects – même les joies actives – reste hétéronome. Seule la raison pure peut fonder un devoir universel, indépendamment des affects. Nietzsche : la morale des passions tristes (ressentiment, culpabilité) est précisément celle qu'il critique, rejoignant Spinoza sur ce diagnostic. Deleuze : la distinction spinoziste est le seul critère d'évaluation éthique qui vaille – non le bien et le mal, mais le triste et le joyeux.