← Bibliothèque

L'individualisme démocratique isole les hommes et affaiblit la liberté

Alexis de Tocqueville · XIXe siècle

Thèse

La démocratie, en proclamant l'égalité, tend à replier chaque individu sur lui-même, sa famille et ses proches – coupant les liens qui l'unissaient aux générations passées et futures, aux classes sociales, aux communautés. Tocqueville prend soin de distinguer cet individualisme de l'égoïsme : l'égoïsme est un vice passionné et aveugle, aussi vieux que l'humanité elle-même, tandis que l'individualisme est un sentiment récent, réfléchi et paisible, propre aux sociétés démocratiques – il ne naît pas d'un défaut moral, mais logiquement de l'égalité des conditions, qui dissout les liens hérités (lignage, corporation, classe) sans en offrir d'autres pour les remplacer. Ce n'est donc pas l'affirmation de soi, c'est un rétrécissement : livré à lui-même, chaque individu se sent suffisant à sa propre existence, se retire dans le cercle étroit de sa famille et de ses amis, et finit par abandonner la sphère publique. Plus grave encore : ce mouvement n'est pas ponctuel mais cumulatif – à mesure que les générations se succèdent et que l'égalité progresse, l'individualisme, laissé à lui-même, tend structurellement à s'aggraver.

« L'individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l'écart avec sa famille et ses amis. » – De la démocratie en Amérique, Tome II, 1840

Exemples

  • Le repli sur la sphère privée : l'homme démocratique s'occupe de son travail, de sa famille, de ses loisirs – et abandonne la politique aux professionnels. Ce désengagement civique est le sol fertile sur lequel croît le despotisme doux : l'État prend en charge ce que les citoyens ne veulent plus faire eux-mêmes.
  • La rupture des liens intergénérationnels : l'aristocratie liait chaque homme à ses ancêtres et à ses descendants dans une chaîne continue. La démocratie coupe ces liens – chaque génération recommence à zéro, sans mémoire ni obligation envers le passé ni souci de l'avenir. L'individu se croit auto-suffisant et perd la conscience d'appartenir à une communauté dans le temps.

Notes

L'individualisme démocratique est un diagnostic original – il montre que la liberté peut mourir non par contrainte mais par désintérêt. Le remède que Tocqueville propose : les associations libres, la vie municipale, la presse indépendante – autant de structures qui forcent les individus à se réunir et à exercer leur liberté. Ce diagnostic anticipe les théories contemporaines du capital social (Putnam) et de la crise démocratique.

Débat

Mill : l'individualisme peut aussi être une force de résistance à la tyrannie de l'opinion – l'individu qui pense par lui-même est un contrepoids à la conformité majoritaire. Rawls : l'individualisme libéral n'est pas un problème en soi – il faut des institutions justes pour coordonner les individus, non nécessairement des liens communautaires. Sandel (communautariste) : une société de pure coopération entre individus sans liens culturels et moraux partagés est fragile et incapable de justice substantielle.