La tyrannie de la majorité
Thèse
En démocratie, le danger n'est pas la tyrannie d'un monarque ou d'une oligarchie – c'est la tyrannie de la majorité. Quand la majorité détient le pouvoir politique et l'opinion dominante, elle peut opprimer les minorités sans recours possible. La démocratie ne garantit pas la liberté : elle peut la supprimer de façon plus totale qu'un tyran, parce qu'elle le fait au nom du peuple lui-même.
« Je regarde comme impie et détestable cette maxime qu'en matière de gouvernement la majorité d'un peuple a le droit de tout faire. » – De la démocratie en Amérique, Tome I, 1835
Exemples
- La tyrannie politique de la majorité : une loi votée à 51 % qui spolierait la minorité de ses droits est formellement démocratique – mais moralement tyrannique. La démocratie sans protections constitutionnelles des droits individuels est une forme d'absolutisme populaire.
- La tyrannie morale de l'opinion : plus insidieuse encore, la majorité exerce une pression sociale invisible – elle décide ce qui est respectable, ce qu'on peut dire en public, ce qu'il faut penser. Celui qui s'écarte de l'opinion commune n'est pas emprisonné : il est exclu, ridiculisé, marginalisé. Cette tyrannie morale est plus difficile à combattre qu'une loi injuste.
Notes
La distinction entre tyrannie politique et tyrannie morale est d'une acuité remarquable – Tocqueville voit que la seconde est plus dangereuse parce qu'elle ne laisse pas de traces légales et n'admet pas de recours. Mill reprendra cette idée dans De la liberté (1859) en la développant sous le concept de « tyrannie de l'opinion ».
Débat
Rousseau : la volonté générale ne peut pas être tyrannique par définition – elle vise le bien commun. Tocqueville confond la volonté de tous (agrégat d'intérêts) avec la volonté générale. Rawls : les droits fondamentaux doivent être constitutionnellement protégés contre toute majorité – c'est précisément pourquoi le premier principe de justice est lexicalement prioritaire. Madison (Federalist Papers, cité par Tocqueville lui-même) : les factions majoritaires sont le péril des républiques – les contre-pouvoirs institutionnels sont leur remède.