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Nous percevons les choses par esquisses successives, jamais en totalité

Edmund Husserl · XIXe–XXe siècle

Thèse

Nos perceptions ne nous donnent jamais que des aspects, des profils, des esquisses de ce que nous percevons. La première fois que je vois une tasse, j’aperçois un de ses côtés. En la faisant tourner dans ma main, je découvre une inscription ; dessous, elle a un fond ; dessus, elle est ouverte ; sur un autre côté, je trouve une hanse qui me permet de la tenir sans me brûler. C’est par ce processus d’accumulation des esquisses que je la saisis comme tasse. Le point critique de ce constat, c'est que les esquisses, même en très grand nombre, ne suffisent jamais à me donner la totalité de l'objet en une perception unique et achevée. Je ne peux jamais saisir une tasse sous absolument tous ses angles à la fois. Ma saisie de toute chose par esquisses laisse toujours ouverte la possibilité de nouvelles perceptions. C'est bien l'objet lui-même qui se donne à ma perception – il ne cache pas une réalité plus profonde – mais il ne se donne jamais totalement, jamais adéquatement, dans l'immédiateté d'un seul regard. Pour constituer l'objet tel que je le conçois au quotidien, dans l'attitude naturelle, la conscience doit combler les vides laissés entre les esquisses par une opération de synthèse, dans une unité intentionnelle qui dépasse chaque perception particulière.

« Une seule et même forme, donnée corporellement comme identique, m'apparaît sans cesse à nouveau « d'une autre manière », dans des esquisses de formes toujours autres. » – Idées directrices pour une phénoménologie, §41, 1913

Exemples

  • Le cube perçu : je ne vois qu'une face, trois arêtes, un angle. Pourtant, je perçois un cube – non seulement ce qui est visible, mais ce qui est co-présent et anticipé : les faces cachées, le volume, la solidité. Ma conscience synthétise les esquisses en un objet identique.
  • La synthèse temporelle : je n'entends pas les notes d'une mélodie l'une après l'autre comme des événements isolés – je les tiens ensemble en retenant le passé immédiat (rétention) et en anticipant ce qui vient (protention). La mélodie n'existe que dans cette synthèse temporelle que la conscience opère activement.

Notes

Husserl distingue la donation inadéquate des objets transcendants (les choses du monde, toujours données par esquisses partielles) de la donation adéquate des vécus immanents (mes propres pensées, pleinement présentes à moi-même sans reste). Cette différence de statut est au fondement de toute la méthode phénoménologique : c'est parce que la perception des choses reste structurellement inachevée qu'elle appelle sans cesse de nouvelles esquisses possibles, ouvrant un horizon infini d'exploration. Ce processus de synthèse par esquisses est la première marche vers une théorie plus large de la conscience comme constamment tournée vers un objet.

Débat

Merleau-Ponty : les esquisses ne sont pas synthétisées par une conscience transcendantale – c'est le corps propre qui opère cette synthèse, de façon pré-réfléchie et motrice. Bergson : la perception réelle n'est pas une construction d'esquisses – c'est une saisie globale du mouvement et de la durée que l'analyse husserlienne artificialise. Wittgenstein : parler d'esquisses synthétisées par la conscience est encore trop mentaliste – ce qui unifie les perceptions, c'est l'usage partagé que nous en faisons dans des pratiques communes.