L'angoisse comme disposition fondamentale
Thèse
On confond souvent l'angoisse avec la peur, et on la fuit comme une anomalie pénible. Heidegger distingue pourtant nettement les deux : j'ai peur d'un objet précis – un chien, un examen, une menace identifiable – alors que l'angoisse n'a pas d'objet. Je suis angoissé devant... rien. Ce rien, ce n'est pas une absence banale : c'est la mort possible à tout instant, mais aussi l'absence de tout fondement sur lequel mon existence reposerait – aucun sens n'est donné d'avance. Je ne suis pas comme un objet est (avec une essence prédéfinie, fixe) ; au contraire, j'ai à être. Pour les objets, être est une réponse. Pour les humains, c'est une question. Loin d'être une anomalie à fuir, l'angoisse est donc pour Heidegger une chance : une disposition fondamentale qui m'ouvre et me ramène à ce que l'humain a de plus propre.
« Il y a dans l'angoisse la possibilité d'une insigne découverte parce qu'elle esseule. » – Être et Temps (§40), 1927
Exemples
- La peur (objet précis) : j'ai peur de ce chien, de cet examen – la peur se dissipe quand la menace disparaît.
- L'angoisse (sans objet) : je suis chez moi, en sécurité, j'ai un travail, une famille, tout va bien – et pourtant quelque chose d'indéfinissable m'oppresse. C'est l'existence qui se révèle dans sa nudité.
Notes
Elle brise l'emprise du On, des réponses faciles qui cherchent à étouffer tout questionnement profond par le bavardage, la distraction, l'affairement incessant : le travail, les devoirs, les obligations familiales, le ménage, les hobbies... Elle n'est pas quelque chose à surmonter ou à soigner. Elle est un appel, une vocation, le signe que je peux encore m'entendre moi-même au-delà du bruit du monde.
Débat
Freud : l'angoisse a le plus souvent des causes inconscientes précises et refoulées – elle n'est pas le pur « réveil » existentiel que décrit Heidegger, mais un symptôme qui peut et doit être analysé. Kierkegaard : l'angoisse est bien sans objet, comme le dira Heidegger après lui – mais pour Kierkegaard elle est le vertige devant la liberté elle-même, et son issue n'est pas l'authenticité philosophique mais le saut dans la foi.