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La mort comme mienne

Martin Heidegger · XXe siècle

Thèse

Nous parlons souvent de la mort comme d'un fait qui arrivera « un jour » – un événement lointain, presque anonyme, qui arrive aux hommes en général. Heidegger conteste cette approche : la mort n'est pas un fait biologique parmi d'autres, elle est la structure même de l'existence. Contrairement aux objets (qui ne sont rien d'autre que ce qu'ils sont), l'humain n'a pas d'essence prédéfinie ; il est une multitude de possibles, et la mort est sa possibilité la plus propre, car personne ne peut mourir à sa place. C'est en cela que lq mort m'individualise, m'arrachant à l'anonymat du « on meurt » pour me confronter à mon existence comme mienne. Loin d'annuler le sens de l'existence, la finitude en est la condition : de même qu'un terrain de tennis sans limites ni filet ne permettrait aucun jeu, une existence sans fin ne serait traversée d'aucun possible véritable. La mort révèle ma finitude – et me donne, ce faisant, la chance de me ressaisir comme existence singulière.

« La mort est la possibilité de la pure et simple impossibilité du Dasein. Aussi la mort se révèle-t-elle comme la possibilité la plus propre » – Être et Temps (§50), 1927

Exemples

  • Existence inauthentique : vivre dans le « On » – se persuader qu'on meurt, mais toujours plus tard, s'occuper des causes du décès, des formalités d'un enterrement. On dépersonnalise la mort, on la reporte, on l'esquive. On vit comme si on n'allait pas mourir, on se noie dans les préoccupations du quotidien pour noyer l'angoisse de sa propre mort.
  • Existence authentique : assumer la mort comme la mienne, comme ma possibilité la plus propre, sans la fuir ni la nier. Ce n'est pas un désir de mourir ni une obsession morbide. C'est une résolution d'accepter la mort comme la possibilité ultime qui me ramène à ce que je suis moi-même : un être-possible, un être dépourvu de tout sens a priori mais capable de donner du sens dans chacun de ses choix.

Notes

Là où Montaigne apprivoise la mort pour mieux jouir de la vie, Heidegger la met au cœur même de ce que nous sommes : mortels, finis, et ce faisant chacun unique, singulier, capable d'exister en propre, en assumant non pas seulement que nous sommes, mais que nous avons à être.

Débat

Camus : assumer la mort comme structure de l'existence ne résout pas l'absurde – il faut se révolter contre lui, non simplement l'assumer avec sérénité philosophique. Épicure : faire de la mort le cœur de l'existence, c'est déjà se laisser troubler par elle – la vraie sagesse est de comprendre que la mort, tant qu'elle n'est pas là, ne nous concerne pas du tout.