Les programmes de recherche scientifique, progressifs ou dégénérescents
Thèse
Ni la falsification popperienne (une théorie tombe dès qu'un fait la contredit) ni la révolution kuhnienne (la science bascule brutalement d'un paradigme incommensurable à un autre) ne décrivent fidèlement la pratique scientifique réelle. La science progresse en réalité par « programmes de recherche » : un noyau dur de principes protégé par une ceinture d'hypothèses auxiliaires modifiables. Un programme est « progressif » tant qu'il prédit avec succès des faits nouveaux ; il devient « dégénérescent » quand il ne fait plus que rafistoler ses échecs sans gagner en pouvoir prédictif. Les scientifiques abandonnent alors rationnellement un programme dégénérescent pour un rival progressif – sans qu'il y ait ni réfutation unique ni rupture de paradigme.
« Un programme de recherche est dit « progressif » tant que sa croissance théorique anticipe sa croissance empirique, c'est-à-dire tant qu'il continue à prédire des faits nouveaux avec quelque succès ; il « dégénère » si sa croissance théorique est en retard sur sa croissance empirique. » – La Méthodologie des programmes de recherche scientifique, 1970 (trad.)
Exemples
- Le programme newtonien : la mécanique de Newton a rencontré de nombreuses anomalies (l'orbite d'Uranus, par exemple), mais chacune a été absorbée en ajustant la ceinture protectrice (l'hypothèse d'une planète inconnue, Neptune) – et cet ajustement a produit une prédiction nouvelle, confirmée. Le programme restait progressif.
- À l'inverse, un programme dégénérescent ressemble à une théorie qu'on sauve après coup, ad hoc, sans jamais rien prédire de nouveau : chaque anomalie donne lieu à un rafistolage qui n'explique que ce qui vient de se produire, sans ouvrir sur rien d'inédit.
Notes
Lakatos cherche une position médiane entre Popper et Kuhn : contre Popper, il admet qu'un noyau dur puisse être provisoirement protégé des réfutations ; contre Kuhn, il maintient qu'il existe des critères rationnels – progressif ou dégénérescent – pour juger objectivement du mérite d'un programme, plutôt qu'un simple changement de croyance collective.
Débat
Popper : protéger un noyau dur des réfutations, même temporairement, ouvre la porte au dogmatisme que la falsifiabilité était censée exclure. Kuhn : distinguer rationnellement « progressif » de « dégénérescent » est souvent impossible en temps réel – ce jugement ne peut se faire qu'après coup, une fois la controverse tranchée par la communauté scientifique. Feyerabend : même le critère de Lakatos reste trop rigide face au désordre réel de l'histoire des sciences, où des programmes prétendument dégénérescents ont parfois fini par triompher.