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Les deux dogmes de l'empirisme

Willard Van Orman Quine · XXe siècle

Thèse

Le positivisme logique repose sur deux « dogmes » indémontrés. Le premier est la distinction nette entre vérités analytiques (vraies par la seule signification des mots, comme « tout célibataire est non marié ») et vérités synthétiques (vraies en vertu des faits). Le second, le réductionnisme, veut que tout énoncé doué de sens soit traduisible en énoncés portant sur l'expérience immédiate. Quine montre qu'aucune des deux distinctions ne résiste à l'examen : la notion même de « synonymie », sur laquelle repose l'analyticité, est elle-même aussi obscure que ce qu'elle est censée expliquer. Il en tire une conséquence radicale : aucun énoncé, pas même les vérités logiques les plus centrales, n'est à l'abri d'une révision face à l'expérience – la connaissance forme un tout (un « champ de force »), et non un empilement de briques isolées.

« L'empirisme moderne dépend en grande partie de deux dogmes. Le premier consiste à croire à un clivage fondamental entre les vérités analytiques [...] et des vérités synthétiques [...]. Le second, le réductionnisme, consiste à croire que chaque énoncé doué de signification équivaut à une construction logique à partir de termes qui renvoient à l'expérience immédiate. Ces deux dogmes semblent mal fondés. » – Two Dogmas of Empiricism (« Deux dogmes de l'empirisme »), 1951

Exemples

  • « Tout célibataire est non marié » nous semble analytique – vraie par la seule signification des mots. Mais pour l'établir rigoureusement, il faut invoquer la synonymie de « célibataire » et « homme non marié » ; or expliquer ce qu'est la synonymie sans déjà présupposer une notion de vérité analytique s'avère impossible : la distinction tourne en rond.
  • Si une expérience contredit une prédiction scientifique, rien ne nous force logiquement à réviser telle hypothèse plutôt que telle autre : on pourrait, à la limite, préférer réviser une loi logique elle-même plutôt qu'un énoncé d'observation. Aucune phrase isolée n'est confirmée ou infirmée seule par l'expérience – c'est le système entier des croyances qui « fait face au tribunal de l'expérience » en bloc.

Notes

Ce texte marque un retour du pragmatisme au cœur de la philosophie analytique. Il aura une influence décisive sur une grande partie de l'épistémologie naturalisée de la seconde moitié du XXe siècle.

Débat

Carnap : la distinction analytique/synthétique reste indispensable en pratique, même si elle est relative à un cadre linguistique donné plutôt qu'absolue – abandonner la distinction revient à priver la philosophie de tout outil propre. Grice et Strawson : le holisme radical de Quine prouve trop – si vraiment aucun énoncé n'est à l'abri de révision, la distinction entre changer d'avis sur un fait et changer le sens même des mots employés s'effondre, ce qui rend le langage lui-même incompréhensible. Putnam : Quine a raison contre le réductionnisme, mais son holisme est excessif – certains énoncés (mathématiques, logiques) demeurent, en pratique, quasiment increvables face à l'expérience.