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La croyance vraie justifiée ne suffit pas à la connaissance : le problème de Gettier

Edmund Gettier · XXe siècle (1963)

Thèse

Depuis Platon, on définit traditionnellement la connaissance comme une croyance vraie et justifiée (CVJ) : je sais que P si (1) je crois que P, (2) P est vrai, et (3) ma croyance est justifiée. Gettier montre que ces trois conditions, bien que réunies, ne suffisent pas toujours à constituer une connaissance véritable : on peut être justifié à croire quelque chose de vrai par pur hasard, sans que la justification ait le moindre rapport réel avec ce qui rend la croyance vraie. Dans ce cas, on a bien une croyance vraie justifiée – mais on ne « sait » pas, au sens fort du terme.

« Il est possible d'être justifié de croire une proposition qui, en fait, est fausse. » – « Is Justified True Belief Knowledge? », 1963.

Exemples

  • Smith et les dix pièces : Smith a d'excellentes raisons de croire que Jones obtiendra le poste qu'ils convoitent tous les deux (le patron le lui a annoncé) et que Jones a dix pièces dans sa poche (il vient de les compter). Il en déduit, à juste titre, que « la personne qui obtiendra le poste a dix pièces dans sa poche ». Or c'est finalement Smith lui-même qui obtient le poste – et, sans le savoir, il a lui aussi exactement dix pièces dans sa poche. Sa croyance était vraie et parfaitement justifiée, mais elle ne constituait pas une connaissance : elle était vraie pour une raison totalement étrangère à sa justification.
  • Jones et la Ford : Smith a de solides raisons de croire que Jones possède une Ford (il l'a vu la conduire pendant des années). Il en déduit logiquement une disjonction : « Jones possède une Ford, ou Brown est à Barcelone » – une proposition vraie dès lors que le premier terme l'est. Or Jones a en réalité vendu sa Ford et loue désormais une voiture ; mais, par pure coïncidence, Brown se trouve effectivement à Barcelone à ce moment précis. La croyance de Smith est donc vraie et justifiée – mais sa vérité ne tient qu'au hasard, non à ce que Smith croyait savoir.

Notes

L'article de Gettier, publié en 1963 dans la revue Analysis, ne fait que trois pages mais il a marqué son époque. La définition tripartite qu'il met en cause (croyance + vérité + justification) remonte à des passages du Théétète et du Ménon de Platon. Depuis Gettier, l'épistémologie contemporaine cherche une quatrième condition – ou une définition entièrement différente – capable d'exclure ces cas de « chance épistémique » sans exclure la connaissance ordinaire. Le problème reste largement ouvert.

Débat

Goldman : défend une théorie causale de la connaissance – il faut que le fait connu soit à l'origine causale de la croyance, ce qui exclut les cas de Gettier où la vérité est accidentelle. Zagzebski : aucune rustine ajoutée à la définition tripartite ne suffira – il faut abandonner l'approche par conditions et fonder la connaissance sur les vertus intellectuelles du sujet (l'épistémologie des vertus). Williamson : la connaissance n'est pas une croyance affublée de conditions supplémentaires – c'est un état mental primitif, irréductible, que la croyance vraie justifiée ne fait qu'approcher de l'extérieur.