← Bibliothèque

La théorie des descriptions

Bertrand Russell · XIXe–XXe siècle

Thèse

Que faire d'une phrase comme « L'actuel roi de France est chauve », alors qu'il n'y a pas, aujourd'hui, de roi de France ? Elle semble grammaticalement correcte, mais son sujet ne désigne rien. Faut-il, comme Meinong, admettre une réalité d'objets inexistants dont on pourrait parler ? Russell refuse cette solution et propose d'analyser la phrase entière plutôt que le seul groupe nominal : « il existe un x tel que x est roi de France, x est seul à l'être, et x est chauve. » Ainsi reformulée, la phrase n'est pas dénuée de sens – elle est simplement fausse (puisqu'il n'existe aucun tel x), sans qu'on ait besoin de peupler l'univers d'entités fictives.

« Il y a un x tel que cet x est l'actuel roi de France, et il n'y a rien à part x qui soit roi de France, et x est chauve. » – On Denoting (« De la dénotation »), 1905

Exemples

  • « Le carré rond n'existe pas » – plutôt que d'y voir une référence ratée à un objet paradoxal, Russell l'analyse comme : « il n'existe aucun x qui soit à la fois carré et rond. » L'énoncé est vrai, sans qu'on ait à admettre l'existence, même fictive, du carré rond.
  • « L'auteur de Waverley est Walter Scott » – quand George IV demande si c'est vrai, il ne demande pas si Scott est identique à lui-même (ce qui serait trivial), mais si Scott a bien écrit ce livre précis : la description cache une véritable affirmation d'existence et d'unicité, pas une simple étiquette.

Notes

Ce texte a directement influencé le positivisme logique en montrant qu'une analyse logique rigoureuse peut dissoudre de faux problèmes métaphysiques nés d'une lecture trop littérale de la grammaire.

Débat

Frege : le problème est mal posé – il suffit de distinguer sens et dénotation ; une expression peut avoir un sens (« l'actuel roi de France ») sans avoir de dénotation, sans que la phrase entière soit pour autant absurde. Strawson : Russell confond signification et référence – une description sans référent ne rend pas la phrase fausse, elle la rend simplement dépourvue de valeur de vérité (ni vraie ni fausse), car la présupposition d'existence échoue. Meinong : il existe bel et bien des objets non-existants dont on peut parler légitimement – le carré rond « est » un objet, même s'il n'existe pas.