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La raison seule ne nous fait penser qu'à notre intérêt

Jean-Jacques Rousseau · XVIIIe siècle

Thèse

Un fumeur qui connaît parfaitement les risques du tabac invoque souvent toutes sortes de justifications pour continuer de fumer : « mon grand-père a fumé jusqu'à 90 ans », « le stress que ça m'évite compense le risque », « j'arrêterai bientôt de toute façon ». La raison ne l'a pas convaincu de changer de comportement – elle s'est mise, après coup, au service de son désir de continuer. Rousseau généralise cette observation : la raison, livrée à elle-même, est l'instrument de l'amour-propre – elle calcule, compare, justifie nos intérêts particuliers. Ce n'est pas elle qui nous rend vertueux : c'est le sentiment, notamment la pitié naturelle. La morale ne naît pas du raisonnement – elle naît d'une sensibilité immédiate à la souffrance d'autrui que la raison peut ensuite cultiver, mais qu'elle ne saurait créer.

« La raison est celle qui engendre l'amour-propre, et c'est la réflexion qui le fortifie. » – Discours sur l'origine de l'inégalité, 1755

Exemples

  • La raison au service de l'intérêt : l'homme qui raisonne sur ses actions construit des justifications de ce qui lui est favorable. Il trouve toujours de bonnes raisons pour ses mauvaises actions – la raison est un avocat plus qu'un juge.
  • La pitié comme moteur moral (sans raison) : face à un enfant qui souffre, on réagit avant de raisonner – la compassion est immédiate. C'est ce sentiment pré-rationnel qui fonde la morale naturelle. La raison vient après, pour l'organiser et l'étendre.

Notes

Rousseau s'oppose frontalement à la tradition rationaliste (Platon, Descartes, Kant). Pour lui, la raison est une faculté de l'amour-propre social, non de la vertu naturelle. Hume défendera une position proche : la raison est l'esclave des passions – ce sont elles qui déterminent nos fins, la raison ne choisit que les moyens.

Débat

Kant : une morale fondée sur le sentiment ne peut pas être universelle – les sentiments varient selon les individus. Seule la raison peut fonder des obligations valables pour tous. Aristote : raison et sentiment ne sont pas opposés – la vertu est précisément l'harmonie entre les deux, le sentiment bien éduqué par la raison.