Le sens et la dénotation
Thèse
« L'étoile du matin » et « l'étoile du soir » désignent le même objet (la planète Vénus) : elles ont donc la même dénotation (ou référence). Pourtant, dire « l'étoile du matin est l'étoile du soir » nous apprend quelque chose, alors que dire « l'étoile du matin est l'étoile du matin » n'est qu'une tautologie vide. Si le sens d'une expression se réduisait à ce qu'elle désigne, ces deux phrases devraient avoir la même valeur cognitive – ce n'est manifestement pas le cas. Frege en conclut qu'il faut distinguer deux niveaux : la dénotation (l'objet visé) et le sens (le « mode de donation » de cet objet, la façon particulière dont il nous est présenté). Deux expressions peuvent partager la même dénotation tout en ayant un sens radicalement différent.
Il est naturel d'associer à un signe [...], outre ce qu'il désigne et qu'on pourrait appeler sa dénotation, ce que je voudrais appeler le sens du signe, où est contenu le mode de donation de l'objet. » – Sens et dénotation, trad. C. Imbert, 1892
Exemples
- « Le fils de Philippe II de Macédoine est Alexandre le Grand » nous apprend quelque chose de précieux – ce n'est pas une tautologie –, bien que « le fils de Philippe II » et « Alexandre le Grand » désignent la même personne : c'est que ces deux expressions ont des sens différents, deux façons distinctes de « donner » le même individu.
- Deux personnes peuvent regarder la Lune au télescope : l'image rétinienne (subjective, propre à chacune) diffère, mais l'objet visé (la Lune) est le même. Le sens est comme cette image partagée par le mode d'accès à l'objet – un « trésor de pensée » commun, alors que la dénotation est l'objet lui-même, unique.
Notes
Cette distinction fonde toute la philosophie du langage analytique du XXe siècle, et sera reprise, discutée et contestée par Russell dans sa théorie des descriptions.
Débat
Russell : la notion de sens est inconsistante – comment un signe pourrait-il avoir un sens sans avoir de référent, comme dans le cas de « l'actuel roi de France » ? Wittgenstein (Tractatus) : la signification d'un nom n'est rien d'autre que l'objet qu'il désigne – inutile de postuler un niveau intermédiaire. Kripke : les noms propres n'ont même pas de « sens » au sens frégéen – ce sont des désignateurs rigides, fixés une fois pour toutes par un acte de baptême initial, indépendamment de toute description.