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La déconstruction

Jacques Derrida · XXe siècle

Thèse

On pense spontanément que la santé est l'état normal et premier du corps, et la maladie un simple accident, un manque, une déviation secondaire par rapport à cette norme. Mais la médecine elle-même ne comprend et ne définit la santé qu'à travers l'étude minutieuse de ses pathologies : c'est en observant ce qui dysfonctionne qu'on apprend ce que « fonctionner normalement » veut dire. Le second terme, censé n'être qu'un dérivé du premier, se révèle donc nécessaire à sa propre définition. Derrida généralise ce type de renversement à toute hiérarchie conceptuelle : tout texte, toute institution, tout système de pensée repose sur des oppositions hiérarchisées (parole/écriture, présence/absence, nature/culture) où l'un des deux termes est privilégié comme premier, originaire, pendant que l'autre est relégué au rang de dérivé secondaire. La déconstruction n'est ni une méthode extérieure ni une destruction : c'est le geste qui révèle que cette hiérarchie est instable, que le terme second travaille en réalité le premier de l'intérieur, et que l'édifice porte en lui-même le principe de sa propre ruine.

« Déconstruire cette tradition ne consistera pas à la renverser, à innocenter l'écriture. [...] L'"usurpation" a toujours déjà commencé. » – De la grammatologie, 1967

Exemples

  • Parole et écriture : la tradition philosophique considère la parole vive comme originaire et l'écriture comme un pâle supplément, une technique secondaire et potentiellement trompeuse. Derrida montre que cette hiérarchie ne tient pas : la parole elle-même suppose déjà les structures de différence et de trace propres à l'écriture – elle n'est jamais la présence pure qu'on lui prête.
  • L'institution philosophique : déconstruire un texte de Platon ou de Kant, ce n'est pas le réfuter de l'extérieur – c'est montrer, par une lecture minutieuse, que le texte contient déjà les ressources qui contredisent ce qu'il affirme explicitement, une faille interne que l'auteur n'a pas maîtrisée.

Notes

La différance est le mécanisme linguistique qui rend possible la déconstruction (le sens toujours différé et différent), tandis que la déconstruction est le geste philosophique lui-même, appliqué aux hiérarchies conceptuelles de toute la tradition occidentale – les deux concepts sont complémentaires. Hérite de la destruction heideggerienne de l'histoire de la métaphysique ("la différence ontologique"), mais Derrida refuse tout accès direct à un fondement (même l'Être) qui échapperait au jeu du texte.

Débat

Husserl : il est possible de suspendre nos présupposés (par l'épochè) pour décrire les choses telles qu'elles se donnent originellement à la conscience – un fondement stable et descriptible reste donc atteignable. Habermas : une critique qui sape jusqu'à la possibilité même de l'argumentation rationnelle se prive des moyens de se justifier elle-même – on ne peut dénoncer la raison qu'en utilisant les outils de la raison. Searle : les concepts de Derrida sont si mobiles et son écriture si délibérément ambiguë qu'il devient difficile de vérifier ou de réfuter ses thèses selon les critères ordinaires de la clarté philosophique.