L'être humain est un être-ouvert
Thèse
L'être humain n'est pas une chose "fermée" dotée de propriétés fixes, comme une pierre ou un outil qu'on pourrait décrire une fois pour toutes. Ce qui lui est propre, c'est justement d'être "ouvert", irréductible à toute liste : il existe – plus exactement, il ek-siste, toujours hors de lui-même, écartelé entre trois dimensions temporelles (ek-stases) qui agissent simultanément. D'abord, il est toujours en avance sur lui-même, tendu vers ce qu'il n'est pas encore, vers des possibilités à venir. Il est aussi perpétuellement jeté dans une situation qu'il n'a pas choisie et qui le précède : sa naissance, son corps, son milieu social, sa langue, son époque. Enfin, il est absorbé dans le présent, noyé dans son quotidien affairé. Ces trois dimensions ne sont pas des moments séparés qui se succèdent : elles forment un tout structurel qui fait qu'aucun être humain ne coïncide jamais totalement avec lui-même. Nous ne sommes jamais aboutis, jamais un résultat fini ; nous sommes toujours à l'œuvre, un processus. Cette tension temporelle, cette non-coïncidence est précisément ce qui rend possible l'existence comme liberté. Parce que rien n'est définitivement fixé en moi, je peux toujours encore reprendre autrement ce qui m'a été donné, me projeter vers d'autres possibles, prendre mon propre être à ma charge. Être ouvert, c'est œuvrer inlassablement à être.
« L’« essence » du Dasein réside dans son existence. » – Être et Temps, §9, 1927 (trad. Martineau)
Exemples
- Le passé qui me précède : je n'ai choisi ni mon corps, ni ma famille, ni la langue dans laquelle je pense, ni le système dans lequel je vis, ni l'époque où je suis né. Je me retrouve toujours-déjà dans une situation qui me précède et me façonne avant que je n'aie rien décidé. Je ne peux jamais remonter en amont de mon propre point de départ.
- L'avenir vers lequel je me porte : je ne suis jamais simplement ce que je suis maintenant – je me projette sans cesse vers ce que je pourrais devenir : un métier à choisir, une relation à construire, une personne à devenir. Même rester immobile est encore une manière de me projeter, celle de refuser de changer. Je suis toujours en avance sur moi-même.
- Le présent qui m'occupe : tout au long de la journée, je suis absorbé par ce qui est immédiatement là – répondre à un message, préparer un repas, terminer une tâche. Cette occupation présente n'est pas un pur point isolé : elle n'a de sens que parce qu'elle prolonge un passé (les habitudes déjà acquises) et vise un avenir (le but que je poursuis).
Notes
Heidegger appelle cette structure « le souci » : non pas une inquiétude psychologique, mais le nom de la structure fondamentale de toute existence humaine, à l'œuvre bien avant tout sentiment particulier d'inquiétude ou de tranquillité. C'est pourquoi il refuse de définir l'homme par une essence fixe (un « animal raisonnable », une « âme », une « nature ») : ce qui lui est propre, c'est justement de n'être jamais réductible à une définition arrêtée, d'avoir toujours à être ce qu'il est plutôt que de l'être simplement, comme une pierre est une pierre. Cette absence de nature fixe n'est pas un défaut à combler : c'est la structure même de toute existence.
Débat
Aristote : le temps est le nombre du mouvement selon l'avant et l'après – une mesure objective du monde extérieur ; réduire l'être humain à une structure temporelle interne, c'est ignorer que le temps est d'abord une propriété du mouvement physique, non une structure de l'existence. Sartre : reprend et radicalise cette absence de nature fixe (l'existence précède l'essence), mais refuse d'y voir une structure articulée en trois dimensions égales – pour lui, c'est l'avenir, le projet, qui domine sans partage, sans qu'un passé « déjà là » ne pèse de la même façon sur la liberté. Bergson : la vraie temporalité vécue – la durée – est un flux continu et indivisible ; la découper analytiquement en trois dimensions, même reliées entre elles, c'est encore spatialiser le temps, retomber dans ce que l'on prétendait justement dépasser.