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L'art de s'associer : le rempart contre le despotisme doux

Alexis de Tocqueville · XIXe siècle

Thèse

Suivre l'actualité de son quartier sur les réseaux sociaux, s'indigner en commentaire, puis refermer l'application sans jamais rencontrer ses voisins ni agir concrètement, laisse un sentiment de participation qui reste largement illusoire – rien n'a changé, personne ne s'est rencontré, aucune force collective ne s'est formée. Tocqueville avait déjà identifié ce risque avant même l'ère numérique. Dans les sociétés démocratiques, l'égalité des conditions isole les individus : n'ayant plus de lien de dépendance hérité comme dans l'aristocratie, chacun tend à se replier sur sa vie privée, laissant le champ libre à un pouvoir central toujours plus envahissant. Le seul contrepoids efficace à cette double dérive – l'isolement individuel et la centralisation administrative – est l'association : la capacité des citoyens à s'unir librement, en dehors de l'État, pour poursuivre ensemble un but commun. Ce n'est pas un supplément accessoire à la démocratie : c'est une compétence à cultiver activement, une véritable science, sans laquelle l'égalité dégénère inévitablement en tutelle administrative.

« Dans les pays démocratiques, la science de l'association est la science mère ; le progrès de toutes les autres dépend des progrès de celle-là. [...] Pour que les hommes restent civilisés ou le deviennent, il faut que parmi eux l'art de s'associer se développe et se perfectionne dans le même rapport que l'égalité des conditions s'accroît. » – De la démocratie en Amérique, Tome II, Partie II, chap. V, 1840

Exemples

  • Un village américain veut construire une école ou une digue : plutôt que d'attendre une décision du gouvernement, les habitants se réunissent, forment une association, réunissent des fonds et exécutent eux-mêmes le projet – une habitude que Tocqueville observe aux États-Unis et oppose radicalement aux réflexes français.
  • L'apprentissage de la liberté par la pratique. Un citoyen qui participe à une association locale – conseil municipal, syndicat, société de bienfaisance – apprend concrètement à débattre, composer avec des opinions différentes, assumer des responsabilités collectives. Cette pratique quotidienne forme le citoyen bien plus efficacement qu'un discours théorique sur les droits de l'homme.

Notes

Ce texte répond directement au risque du despotisme doux : si l'individualisme démocratique et la centralisation menacent de réduire les citoyens à un troupeau passif, l'association est le remède que Tocqueville leur oppose. Il distingue les associations politiques (pour peser sur le pouvoir) des associations civiles, bien plus nombreuses aux États-Unis selon lui, qui forment selon lui le tissu social le plus solide contre l'atomisation.

Débat

Rousseau : toute association particulière, aussi vertueuse soit-elle, risque de substituer un intérêt de groupe à la volonté générale, et donc de fausser plutôt que de renforcer la démocratie. Marx : ces associations civiles ne changent rien aux rapports de production réels – elles offrent un exutoire qui retarde la prise de conscience de classe nécessaire au changement véritable. Putnam : le déclin du tissu associatif dans les démocraties contemporaines confirme sur des bases statistiques l'inquiétude tocquevillienne.