Je suis l'otage d'autrui : la responsabilité comme substitution
Thèse
Pour Levinas, ma responsabilité pour autrui ne se limite pas à répondre à son appel, elle me précède au point de me constituer tout entier. Je suis « otage » d'autrui – responsable même de ce que je n'ai pas fait. Cette responsabilité s'impose avant tout choix, comme une « substitution » : je réponds à la place d'autrui, je porte ce qui n'a pas commencé en moi. Le sujet n'est plus d'abord une conscience qui se définit elle-même : il est cette passivité radicale, cette exposition sans limite à l'autre, qui précède toute liberté.
« Or, dans l'approche d'autrui, où autrui se trouve d'emblée sous ma responsabilité, "quelque chose" a débordé mes décisions librement prises, s'est glissé en moi, à mon insu, aliénant ainsi mon identité. » – Autrement qu'être ou au-delà de l'essence, 1974
Exemples
- Le parent au chevet de son enfant malade ne « décide » pas d'être responsable : il se découvre déjà engagé, happé par un souci antérieur à toute délibération. Il porterait volontiers la souffrance à la place de l'enfant si cela était possible – c'est cette substitution que Levinas prend comme modèle de toute responsabilité authentique.
- Le sentiment de honte collective après une injustice commise par d'autres, sans qu'on y ait pris part, révèle pour Levinas la structure la plus profonde du sujet : otage malgré lui d'une responsabilité qui déborde toujours ce qu'il a lui-même décidé.
Notes
Ce texte marque une radicalisation par rapport à la première grande œuvre de Levinas, où la responsabilité naissait de la rencontre du visage d'autru. Ce glissement a suscité des critiques, certains commentateurs y voyant une forme de « dolorisme » philosophique, où la relation à autrui se réduit à la souffrance et au sacrifice de soi.
Débat
Ricœur : cette asymétrie radicale prive le sujet de toute réciprocité et de toute estime de soi légitime. Sartre : faire du sujet une pure passivité, un otage sans liberté, contredit la structure même de la conscience, qui est toujours projet et choix. Buber : la relation à autrui devrait être un dialogue réciproque, un « Je-Tu », non une soumission à sens unique.