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L'action morale véritable surmonte l'égoïsme

Vladimir Jankélévitch · XXe siècle

Thèse

Un homme aide spontanément un inconnu en difficulté, sans même y réfléchir – puis, le soir venu, repense à son geste avec une certaine fierté, savourant intérieurement l'image d'un homme bon qu'il vient de se donner de lui-même. Pour Jankélévitch, cette seconde étape suffit à corrompre rétrospectivement ce que la première avait de pur : l'acte moral authentique n'est jamais un calcul, ni une règle appliquée froidement : c'est un mouvement qui arrache le sujet à son propre intérêt, sans retour attendu, sans récompense espérée – même symbolique. Dès qu'un geste se sait généreux, se regarde agir, se félicite de sa vertu, il retombe dans l'amour de soi qu'il prétendait dépasser. La vraie charité doit s'oublier elle-même dans l'instant même où elle se donne, faute de quoi elle n'est qu'un égoïsme déguisé.

« Le charitable ne pense pas à sa charité : il n'y pense qu'après, comme le musicien pense à sa musique une fois qu'il a cessé de jouer. » – Traité des vertus, 1949

Exemples

  • Le don calculé (fausse vertu) : donner pour être vu, pour se sentir bon, pour espérer un retour d'estime – ce geste reste, sous des dehors généreux, entièrement tourné vers soi.
  • Le don pur (vraie vertu) : aider quelqu'un dans l'instant, sans même avoir eu le temps d'y penser, et l'oublier aussitôt après – c'est seulement dans cet oubli de soi que l'acte échappe à l'égoïsme.

Notes

Là où Kant fait du devoir conscient de lui-même le critère de la moralité, Jankélévitch y voit au contraire le risque d'une complaisance morale – se savoir vertueux gâte la vertu. Prolonge par ailleurs sa distinction entre les « vertus conservatrices » (prudence, tempérance – qui préservent) et les « vertus de l'instant » (charité, courage – qui se jouent en un éclair, sans délibération).

Débat

Kant : une action n'a de valeur morale que si elle est accomplie par devoir, en pleine conscience de la loi qu'elle applique – la vertu suppose la lucidité, non l'oubli de soi. Levinas : ma responsabilité pour autrui me précède et m'oblige avant même que je choisisse d'agir – elle n'a donc pas besoin de s'oublier, puisqu'elle n'a jamais été un calcul de départ. Rousseau : la pitié naturelle précède toute réflexion morale – c'est un mouvement spontané du cœur, antérieur au raisonnement, qui rejoint sur ce point l'intuition de Jankélévitch sur l'oubli de soi.