← Bibliothèque

Les quatre degrés de la connaissance

Baruch Spinoza · XVIIe siècle

Thèse

Spinoza distingue quatre modes de perception, hiérarchisés selon leur degré de certitude et d'adéquation. Connaître par ouï-dire, c'est tenir une chose pour vraie uniquement parce qu'on nous l'a rapportée, sans aucune garantie rationnelle : c'est le degré le plus bas. La perception empirique (ou expérience vague) généralise à partir de cas observés, sans jamais avoir été contredite – mais elle reste accidentelle, non fondée en raison. La perception déductive conclut une chose d'une autre par un raisonnement médiat, correct mais qui ne saisit pas directement l'essence de la chose. Seule la perception essentielle (ou intuitive) saisit la chose immédiatement par sa seule essence, ou par la connaissance de sa cause immédiate : c'est la seule connaissance pleinement adéquate, exempte de toute erreur possible, et le modèle vers lequel Spinoza veut orienter tout l'entendement.

« À y regarder de près, tous nos modes de perception peuvent se ramener à quatre. » – Traité de la réforme de l'entendement, §19 (trad. Appuhn)

Exemples

  • Ouï-dire : je ne sais que par ouï-dire quel est le jour de ma naissance – je n'en ai et n'en aurai jamais aucune connaissance propre, je me fie entièrement à ce qu'on m'en a rapporté. C'est le degré le plus incertain : rien ne garantit la vérité de ce qui m'a été dit.
  • Perception empirique (expérience vague) : un marchand a toujours calculé un quatrième nombre proportionnel par une règle apprise sans démonstration, ou vérifiée sur des cas simples sans jamais rencontrer de contre-exemple. Cette perception « n'est pas déterminée par l'entendement » : elle tient seulement parce qu'aucun fait ne l'a jamais contredite, non parce qu'elle est comprise.
  • Perception déductive (raison) : le mathématicien qui connaît la démonstration d'Euclide (Livre VII, proposition 19) sait pourquoi le produit du premier terme par le quatrième égale le produit du second par le troisième, et en déduit correctement le nombre cherché – mais il procède encore par un raisonnement médiat, à partir d'une propriété générale, non par une saisie immédiate de la chose elle-même.
  • Perception essentielle (intuition) : devant les nombres 1, 2 et 3, l'esprit voit directement que le quatrième terme proportionnel est 6 – non par le calcul (multiplier 2 par 3, diviser par 1, comme le ferait un marchand appliquant sa règle), mais par la saisie immédiate du rapport lui-même : 1 est à 2 ce que 3 est à 6. C'est la connaissance la plus haute, celle à laquelle il faut tendre – comprendre pourquoi une chose est vraie, et non seulement savoir qu'elle l'est.

Notes

Spinoza reprend et affine cette hiérarchie dans l'Éthique (II, 40, scolie 2), où les deux premiers modes (ouï-dire et expérience vague) sont regroupés sous le nom d'imagination ou opinion – la connaissance du premier genre, seule source d'erreur possible –, tandis que la déduction devient la raison (deuxième genre) et l'intuition devient la science intuitive (troisième genre), qui procède de l'essence des attributs de Dieu à l'essence des choses singulières. C'est cette connaissance du troisième genre qui fonde, chez Spinoza, l'amour intellectuel de Dieu et la béatitude – le sommet de la vie humaine.

Débat

Descartes : la vraie méthode ne consiste pas à classer les degrés de certitude déjà donnés, mais à repartir d'un doute radical pour ne retenir que ce qui est absolument indubitable – Spinoza, en voulant sauver ce qu'il y a de valable dans l'expérience et la déduction, risque de conserver des connaissances encore fragiles. Hume : ce que Spinoza appelle « perception empirique » n'est rien d'autre que l'habitude dénoncée dans le problème de l'induction – aucune répétition, si constante soit-elle, ne fonde une nécessité rationnelle. Kant : une intuition qui saisirait directement l'essence des choses sans passer par les formes de la sensibilité est une intuition intellectuelle que l'entendement humain, fini, ne possède pas – ce que Spinoza appelle science intuitive serait le privilège d'un entendement divin, non humain.