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Le développement de la technique nous rend dépendants

Jean-Jacques Rousseau · XVIIIe siècle

Thèse

Avant l'usage généralisé du GPS, savoir lire une carte, repérer les points cardinaux ou mémoriser un itinéraire était une compétence banale, presque universelle. Aujourd'hui, nombreux sont ceux qui se retrouvent complètement démunis dès que leur téléphone n'a plus de batterie ou de réseau, incapables de retrouver seuls un chemin qu'ils ont pourtant déjà emprunté vingt fois. Rousseau y verrait la confirmation de sa thèse : la technique et les arts ne libèrent pas l'homme – ils l'asservissent. En multipliant les besoins artificiels et les instruments pour les satisfaire, ils créent une dépendance croissante envers des objets, des savoirs et des autres hommes. L'homme civilisé et technicien a perdu l'autonomie de l'homme naturel qui se suffisait à lui-même.

« Dans ce nouvel état, avec une vie simple et solitaire, des besoins très bornés, et les instruments qu'ils avaient inventés pour y pourvoir, les hommes jouissant d'un fort grand loisir l'employèrent à se procurer plusieurs sortes de commodités inconnues à leurs pères ; et ce fut là le premier joug qu'ils s'imposèrent sans y songer, et la première source de maux qu'ils préparèrent à leurs descendants. » – Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Seconde partie, 1755

Exemples

  • La dépendance technique (concrète) : l'homme primitif sait allumer un feu, trouver de l'eau, se nourrir de ce que la nature offre – il est autonome. L'homme moderne ne sait plus rien faire sans électricité, internet, chaîne d'approvisionnement mondiale. Une panne de réseau le paralyse.
  • La multiplication des besoins artificiels : avant l'automobile, personne n'en avait besoin. Une fois inventée, elle devient indispensable – on aménage les villes pour elle, on ne peut plus s'en passer. La technique crée les besoins qu'elle prétend satisfaire.

Notes

Rousseau ne prône pas le retour à la nature – il sait que c'est impossible. Il diagnostique une contradiction dans le progrès technique : chaque innovation libère d'une contrainte naturelle et crée une contrainte artificielle plus forte (« le premier joug qu'ils s'imposèrent sans y songer »). Son Émile propose, en écho, une éducation qui développe l'autonomie pratique pour contrebalancer cette tendance.

Débat

Descartes : la dépendance technique est le prix d'une puissance accrue – on dépend de la médecine, mais on vit deux fois plus longtemps. C'est un échange rationnel. Marx : la dépendance dénoncée par Rousseau est réelle, mais elle vient des rapports de propriété, non de la technique elle-même. Ellul : la technique forme un système autonome qui finit par coloniser toutes les sphères de la vie humaine.