Le totalitarisme
Thèse
On imagine souvent le totalitarisme comme une tyrannie poussée à l'extrême – un régime simplement plus dur, plus violent, plus policier que les autres formes de domination. Arendt remet en question cette intuition : le totalitarisme n'est pas un degré supplémentaire de despotisme, mais une forme de gouvernement radicalement inédite. Le tyran classique gouverne contre la loi, mais laisse subsister, dans l'ombre du pouvoir, une part de vie privée et d'initiative spontanée ; sa terreur, dirigée contre des opposants réels, s'apaise une fois le pouvoir consolidé. Le régime totalitaire, lui, ne punit pas des actes : il exécute un verdict qu'il prétend lire dans l'Histoire (la marche inexorable vers la société sans classes, chez Staline) ou dans la Nature (la loi de la sélection des races, chez Hitler). Ses cibles sont ainsi des « ennemis objectifs », coupables d'aucun acte réel – seulement d'appartenir à une catégorie condamnée d'avance. Et ce verdict ne s'épuise jamais : une fois les ennemis réels éliminés, le mouvement en désigne de nouveaux parmi ses propres partisans – ce qui explique que la terreur s'aggrave, plutôt qu'elle ne faiblit, à mesure que l'opposition réelle disparaît. Ce régime gagne aussi les esprits de l'intérieur : la propagande offre une explication totale du monde, si cohérente qu'elle absorbe toute objection comme une preuve supplémentaire du complot ennemi. Dès lors, chacun continue de raisonner juste, mais à partir d'une prémisse fausse dont plus rien, ni personne, ne vient le faire douter. La délation généralisée – jusque dans la famille – détruit toute confiance entre proches. Les hommes vivent sous surveillance permanente et constamment rassemblés (files d'attente, réunions, camps), sans jamais pouvoir compter les uns sur les autres : c'est cette solitude au cœur même de la foule qui rend, à la fois, l'action commune et la pensée elle-même impossibles.
« D'un côté la contrainte de la terreur totale qui, en son cercle de fer, comprime les masses d'hommes isolés et les maintient dans un monde qui est devenu pour eux un désert [...] » – Les Origines du totalitarisme, 1951
Exemples
- L'« ennemi objectif » des grandes purges staliniennes ou des camps nazis. On n'y est pas arrêté pour ce qu'on a fait, mais pour ce qu'on est (koulak, « saboteur », juif) : la culpabilité est décidée d'avance par la loi du mouvement historique ou racial, indépendamment de toute action réelle – contrairement à la tyrannie classique, qui réprime des actes ou des intentions d'opposition effective.
- Le camp de concentration comme laboratoire. Contrairement à la prison politique ordinaire, qui isole des individus coupables d'actes précis, le camp vise, par l'humiliation systématique, la délation généralisée et la destruction des liens familiaux et amicaux, à produire des êtres interchangeables, privés de toute vie intérieure comme de toute solidarité – la réalisation expérimentale de la domination totale.
Notes
Arendt distingue précisément l'isolement politique – la perte du pouvoir d'agir de concert, qui existe déjà sous la tyrannie ordinaire – de la solitude ou « désolation », expérience plus radicale de ne plus être accompagné de soi-même dans le dialogue intérieur qui constitue la pensée. C'est cette seconde expérience, généralisée à l'échelle d'une société entière, que le totalitarisme parvient à produire industriellement – notamment dans les camps, conçus par Arendt comme les laboratoires où l'on teste la possibilité de transformer la nature humaine elle-même.
Débat
Montesquieu : dans L'Esprit des lois, la peur est déjà le « ressort » du gouvernement despotique, mais un despote gouverne par caprice, non par une idéologie cohérente – Arendt répond que la terreur totalitaire n'est pas l'arbitraire d'un seul homme, mais l'exécution rigoureuse d'une loi supra-humaine, ce qui la rend plus systématique et plus totale qu'aucun despotisme antique. Raymond Aron : assimiler nazisme et stalinisme sous un même concept de « totalitarisme » efface des différences essentielles – l'un vise l'extermination d'un groupe biologiquement défini, l'autre la transformation d'une société entière selon un plan économique ; leurs logiques et leurs fins ne sont pas superposables. Claude Lefort : le totalitarisme ne se comprend pas d'abord par la terreur, mais par la fusion imaginaire du pouvoir, du savoir et de la société en un corps unique, sans lieu vide où la démocratie pourrait loger le désaccord et la division.