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La vita activa

Hannah Arendt · XXe siècle

Thèse

Le soir, je prépare le dîner : dans une heure, il sera mangé, et demain il faudra recommencer – rien de ce que j'ai fait ne subsiste. Le week-end, je m'adonne à mon hobby, sculpter une statue en bois dans mon jardin : une fois terminée, elle reste là, année après année, même si je déménage ou si je meurs – elle a ajouté quelque chose de durable au monde. Un soir de réunion de quartier, je prends la parole pour proposer de fermer une rue à la circulation : personne ne peut prédire comment les autres vont réagir, ni où cette parole va mener – peut-être à rien, peut-être à un changement que je n'avais pas prévu. Pour Arendt, ces trois gestes – cuisiner, construire, prendre la parole en public – ne sont pas des variantes d'une même chose qu'on appellerait « travailler » : ce sont trois activités radicalement différentes, qu'elle nomme travail (labor, comme le labeur en français), œuvre (work) et action (praxis), et qui correspondent chacune à une condition différente de l'existence humaine sur terre. Le travail-labeur répond à la nécessité biologique de rester en vie – il est cyclique, consommé aussitôt produit, sans laisser de trace. L'œuvre répond au besoin de bâtir un monde stable et partagé – elle produit des objets durables, qui survivent à leurs auteurs et donnent au monde sa permanence. L'action répond, elle, à la pluralité humaine elle-même – le fait que nous soyons plusieurs, tous différents, à devoir vivre ensemble ; elle seule fait entrer du nouveau dans le monde, mais elle seule aussi est imprévisible et ne laisse aucune trace matérielle, seulement un récit que les autres pourront ou non se transmettre. Confondre ces trois activités, selon Arendt, n'est pas une simple imprécision de vocabulaire : c'est l'erreur qui a conduit la modernité à juger toute activité humaine à l'aune de la seule production et de la seule consommation – à faire du travail-labeur, la plus nécessaire mais aussi la plus insignifiante des trois, le critère de toutes les autres, au point de vider la vie publique de l'action véritable et de réduire les citoyens à de simples travailleurs et consommateurs.

« [...] trois activités humaines fondamentales : le travail, l'œuvre et l'action [...] correspondent aux conditions de base dans lesquelles la vie sur terre est donnée à l'homme. » – La Condition de l'homme moderne, 1958 (éd. fr. 1961), p. 41

Exemples

  • Cuisiner, faire la vaisselle, laver le linge – ces activités de labeur sont recommencées chaque jour. Leur produit disparaît quasi-instantanément : un autre repas doit être préparé, les assiettes et les habits sont de nouveau sales. Ces activités ne laissent rien dans le monde. C'est le règne de la nécessité biologique.
  • Construire un pont, écrire un livre, fabriquer une table en bois – ces activités produisent des œuvres, des objets qui survivent à leur créateur et constituent le monde commun habitable par tous. L'homo faber fabrique la durabilité du monde.
  • Le refus de Rosa Parks de céder sa place dans un bus de Montgomery, en 1955, est un exemple paradigmatique de ce qu'Arendt appelle l'action. Ce geste ne produit aucun objet durable comme le ferait l'œuvre, et ne répond à aucun besoin biologique comme le ferait le travail-labeur : c'est un acte posé devant d'autres, dont personne, pas même Rosa Parks elle-même, ne pouvait prévoir la portée. Il a suffi de ce geste, en un instant précis et irréversible, pour déclencher un boycott qui allait durer plus d'un an et transformer le mouvement des droits civiques aux États-Unis. Ce que l'action laisse derrière elle n'est donc pas un objet, comme l'œuvre, mais un récit – une histoire que les autres se racontent et se transmettent, et qui seule permet de dire qui a agi, bien au-delà de ce qui a été concrètement accompli.

Notes

La tripartition travail/œuvre/action est le cœur de La Condition de l'homme moderne (1958). Pour Arendt, la vraie grandeur humaine est dans l'action – pas dans le travail ni même dans l'œuvre. La grande erreur de Marx est qu'il parle du « travail » en mélangeant ces trois concepts. En glorifiant le travail productif, la modernité a élevé le labeur – la nécessité biologique – au sommet de ses valeurs, transformant la société tout entière en ce qu'Arendt appelle une « société de travailleurs », où même les activités les plus créatrices finissent jugées à l'aune de leur seule productivité.

Débat

Marx : la distinction arendtienne est trop abstraite – dans les conditions réelles du capitalisme, labor et work sont soumis aux mêmes rapports d'exploitation. La question n'est pas de les distinguer conceptuellement mais de les émanciper matériellement. Hegel : même le labor forme la conscience – la distinction ne doit pas hiérarchiser au détriment du travail quotidien. Habermas : Arendt sous-estime l'importance du travail instrumental – il faut articuler travail, œuvre et action communicationnelle, non les opposer.