Le travail est pénible ; le loisir permet de se cultiver et de s'accomplir
Thèse
Aujourd'hui, on envisage souvent les vacances comme un simple temps de récupération, destiné à « recharger les batteries » pour être plus efficace au travail une fois de retour – comme si le repos n'avait de valeur que par ce qu'il permet ensuite de produire. Aristote inverse radicalement cette logique : on travaille pour vivre – mais on vit pour le loisir. Le travail est nécessaire mais subordonné : il est au service du loisir, qui est la fin véritable. Le loisir n'est pas le repos vide ni le divertissement frivole – c'est le temps libre consacré à la contemplation, à la musique, à la politique, à la philosophie : les activités qui réalisent pleinement la nature humaine.
« Si, en effet, travail et loisir sont l'un et l'autre indispensables, le loisir est cependant préférable à la vie active et plus réellement une fin, de sorte que nous avons à rechercher à quel genre d'occupations nous devons nous livrer pendant nos loisirs. » – Politique, Livre VIII, chapitre 3 (trad. Tricot)
Exemples
- Le travail comme moyen (pénible mais nécessaire) : labourer, construire, soigner – ces activités sont indispensables à la vie, mais elles ne sont pas la vie elle-même. Elles servent autre chose qu'elles-mêmes. Leur valeur est instrumentale.
- Le loisir comme fin (noble et accompli) : le citoyen grec qui, libéré des contraintes économiques, se consacre à la politique, à la musique, à la contemplation philosophique – il vit la vie humaine dans sa plénitude. Le loisir bien usé est la réalisation de l'eudaimonia.
Notes
La skholè (loisir) a donné le mot « école » – pour Aristote, apprendre et contempler sont les activités du temps libre. Cette hiérarchie travail/loisir suppose une société qui libère certains hommes du travail – ce qu'Arendt analysera comme la condition de l'esclavage. Marx retournera le rapport : ce n'est pas le loisir qui doit couronner le travail, c'est le travail qui doit être libéré de l'aliénation.
Débat
Marx : la hiérarchie aristotélicienne repose sur l'esclavage – le loisir des uns est payé par le labeur forcé des autres. Il faut transformer le travail lui-même, non le fuir vers le loisir. Pascal : le loisir aristotélicien est encore une forme de divertissement – même la philosophie peut servir à fuir l'essentiel. Baudrillard : dans la société de consommation, le loisir est soumis aux mêmes logiques que le travail – il ne libère pas, il consomme.