Le culte du travail est un préjugé moral, non une nécessité
Thèse
Beaucoup de gens ressentent une pointe de culpabilité à rester allongés sans rien faire un après-midi de semaine, alors que cette même inactivité, un dimanche, ne suscite presque aucun malaise – comme si ce n'était pas le repos en soi qui posait problème, mais le fait de ne pas « mériter » ce repos par un travail préalable. Russell voit dans ce réflexe la marque d'un préjugé, pas d'une vérité morale : notre société a fait du travail une vertu en soi, indépendamment de son utilité réelle – on admire l'effort et la fatigue, on méprise le loisir comme une paresse coupable. Russell renverse ce préjugé : le travail n'est qu'un moyen, jamais une fin ; ce qui a de la valeur, c'est ce que le loisir rend possible – la culture, la joie, la pensée libre. Grâce aux progrès techniques, une société bien organisée pourrait réduire drastiquement le temps de travail de chacun sans rien perdre en confort matériel ; si elle ne le fait pas, c'est que la morale du travail sert surtout les intérêts de ceux qui en profitent sans y être soumis.
« Il y a deux sortes de travail : le premier consiste à déplacer une certaine quantité de matière se trouvant à la surface de la terre ou dans le sol ; le second, à dire à quelqu'un d'autre de le faire. » – Éloge de l'oisiveté, 1932
Exemples
- Une innovation technique qui double la productivité d'une usine devrait, selon Russell, permettre de diviser par deux le temps de travail nécessaire – au lieu de cela, certains continuent de travailler autant qu'avant pendant que d'autres sont réduits au chômage : le gain de productivité profite à la hiérarchie, pas au temps libre de tous.
- Russell note que les riches, premiers bénéficiaires du loisir, sont aussi les premiers à vanter les mérites du travail acharné pour les autres – un double discours qui trahit que la morale du travail n'est pas universelle mais sert des intérêts précis.
Notes
Écrit en pleine crise économique, l'essai propose concrètement de réduire le temps de travail à quatre heures par jour. C'est aussi une charge contre le « salariat », que Russell juge à peine préférable à l'esclavage lorsqu'il prive les travailleurs de tout usage libre de leur temps.
Débat
Marx : la réduction du temps de travail ne suffira pas tant que les rapports de production restent capitalistes ; c'est l'appropriation collective des moyens de production, non l'aménagement du temps libre, qui émancipera le travailleur. Weber : l'éthique protestante a fait du travail assidu un signe de grâce divine, et cette morale imprègne si profondément la culture occidentale qu'elle ne se laissera pas déloger par un simple calcul d'efficacité. Arendt : Russell confond travail et labeur – mais l'œuvre et l'action, qui donnent sens et durée à l'existence humaine, ne sont ni un fardeau à réduire ni un pur moyen en vue du loisir.