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Le pardon et la promesse : les remèdes de l'action

Hannah Arendt · XXe siècle

Thèse

Agir expose à deux fragilités inhérentes à la condition humaine : l'irréversibilité (je ne peux pas défaire ce que j'ai fait) et l'imprévisibilité (je ne maîtrise pas les conséquences de mes actes, car ils s'inscrivent dans un tissu de relations où d'autres agissent aussi). Sans remède, cette double fragilité condamnerait l'homme à rester prisonnier de ses actes passés, ou à renoncer purement et simplement à agir. Ce remède existe et réside dans deux facultés : le pardon, qui libère l'agent des conséquences de ce qu'il a fait et permet de recommencer ; et la promesse, qui crée par avance des « îlots de sécurité » dans l'océan incertain de l'avenir. Ces deux facultés supposent la pluralité : on ne peut ni se pardonner ni se promettre à soi-même – seule la présence d'autrui confirme et rend effectifs le pardon donné et la promesse tenue.

« Si nous n'étions pas pardonnés, délivrés des conséquences de ce que nous avons fait, notre capacité d'agir serait comme enfermée dans un acte unique dont nous ne pourrions jamais nous relever [...]. Si nous n'étions liés par des promesses, nous serions incapables de conserver nos identités. » – Condition de l'homme moderne, 1958

Exemples

  • Le pardon politique. Une nation qui a commis un crime collectif reste prisonnière de cet acte tant qu'aucun geste de pardon n'intervient. Le pardon ne nie pas l'acte ni ne l'excuse : il détache l'auteur de l'acte, pour lui permettre de continuer à agir sans en rester à jamais captif.
  • La promesse de mariage ou le serment politique. Promettre de rester fidèle, ou un responsable politique s'engageant devant ses concitoyens, ce n'est pas prédire l'avenir : c'est créer, au milieu de l'incertitude radicale du futur, un point fixe sur lequel les autres peuvent compter – et sur lequel je peux moi-même m'appuyer pour rester le même à travers le temps.

Notes

Ces deux remèdes sont rendus possibles, selon Arendt, par le « miracle de la naissance » (la natalité) : chaque être humain qui naît introduit dans le monde un commencement radicalement neuf, et c'est cette capacité de commencement que le pardon et la promesse reconduisent au cœur même de l'action déjà engagée – pardonner, c'est recommencer ; promettre, c'est fonder une continuité malgré l'imprévisible.

Débat

Nietzsche : le pardon chrétien est une ruse du ressentiment – une manière déguisée de continuer à juger et à se sentir moralement supérieur à celui qu'on prétend pardonner, plutôt qu'un véritable dépassement. Derrida : le pardon véritable, s'il existe, doit précisément pardonner l'impardonnable, sans condition ni réciprocité – ce qui rend suspecte toute conception du pardon, comme celle d'Arendt, qui le limite à ce qui reste humainement réparable. Kant : certains actes, d'un « mal radical », excèdent toute proportion humaine – ils ne peuvent être ni punis ni pardonnés.