Le chiasme : dépasser le dualisme par l'entrelacs
Thèse
Une caméra peut filmer toute une pièce avec une précision parfaite, mais elle-même n'apparaît jamais dans sa propre image en train de filmer : elle reste entièrement extérieure à ce qu'elle capture. Or quand je regarde autour de moi, je vois aussi ma propre main s'avancer dans mon champ de vision, saisir un objet, le reposer – je n'observe pas le monde depuis un point extérieur et désincarné comme le ferait une caméra : j'apparais moi-même à l'intérieur de ce que je perçois, comme une chose parmi les choses, alors même que je suis celui qui perçoit. C'est cette situation, impossible à penser dans le cadre cartésien du sujet pensant face à un monde-objet, que Merleau-Ponty cherche à comprendre. Il veut dépasser le dualisme cartésien – l'esprit et le corps comme deux substances séparées, le sujet connaissant face à un monde-objet – sans pour autant les confondre en une seule substance. Son concept central est le chiasme, ou entrelacs : une structure de réversibilité par laquelle mon corps est à la fois voyant et visible, touchant et touché, sujet de la perception et chose perceptible pour un autre regard. Il n'y a jamais coïncidence parfaite entre les deux rôles – un écart, une « imminence », subsiste toujours – mais cet entrecroisement montre que mon corps appartient au monde même qu'il perçoit : il est tissé de la même « chair » que les choses. Le sujet n'est donc plus un pur regard surplombant un monde-objet ; il est lui-même une chose parmi les choses, capable de se retourner sur lui-même.
« L'énigme tient en ceci que mon corps est à la fois voyant et visible. [...] Visible et mobile, mon corps est au nombre des choses, il est l'une d'elles, il est pris dans le tissu du monde [...] et le monde est fait de l'étoffe même du corps. » – L'Œil et l'Esprit, 1964
Exemples
- Les deux mains qui se touchent : ma main droite touche ma main gauche. À tout instant, je peux basculer et sentir ma main gauche, d'abord touchée, devenir à son tour touchante – sans que les deux rôles coïncident jamais complètement, un léger décalage subsiste toujours. Aucune des deux mains n'est purement sujet ou purement objet : chacune est alternativement l'un et l'autre. C'est le chiasme à l'état pur.
- Voir et être vu : je suis voyant quand je regarde le monde, mais je me sais aussi visible – je pourrais être vu par un regard posé sur moi, comme lorsque je capte mon reflet dans une vitre ou que je sens un regard dans mon dos. Cette réversibilité voyant/visible prouve que le corps n'est jamais un pur sujet transcendant : il est pris dans le tissu même du monde qu'il perçoit.
Notes
Merleau-Ponty forge le concept de « chair » (chair du monde) pour désigner cet élément commun au corps et aux choses – ni pure matière, ni pure conscience, mais l'étoffe même dont l'un et l'autre sont faits. Il s'agit de dépasser à la fois le dualisme cartésien substance pensante / substance étendue et l'idéalisme husserlien d'une conscience constituante souveraine. Contrairement à Sartre, pour qui la conscience est un pur néant radicalement hétérogène à l'être-en-soi, Merleau-Ponty pense un continuum : le corps est déjà de l'être, engagé dans le monde, et c'est depuis cette appartenance charnelle que la perception devient possible.
Débat
Descartes : la distinction entre res cogitans et res extensa est radicale et sans reste – parler de « réversibilité » entre voyant et visible, c'est confondre deux ordres de réalité hétérogènes. Sartre : le pour-soi est néant, absolument différent de l'être-en-soi ; la conscience ne peut pas être « prise dans » les choses sans cesser d'être conscience. Levinas : la réversibilité chiasmique risque de ramener autrui au même circuit que moi-même – or le visage d'autrui échappe précisément à toute réciprocité symétrique, il est une altérité absolue, non un simple retournement de ma propre chair.