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Le devoir de mémoire est imprescriptible

Vladimir Jankélévitch · XXe siècle

Thèse

Certains crimes – ceux qui visent à détruire l'homme en tant qu'homme, comme le génocide – ne peuvent être ni prescrits par le temps, ni couverts par le pardon. Contrairement aux offenses ordinaires que l'oubli finit par dissoudre, le crime contre l'humanité reste une plaie ouverte : l'exiger pardonné reviendrait à trahir les victimes une seconde fois. La mémoire de l'horreur n'est donc pas affaire de sentiment ou de rancune : c'est un impératif moral qui engage la responsabilité des générations à venir.

« Le pardon est mort dans les camps de la mort. » – L'Imprescriptible, 1971

Exemples

  • L'oubli ordinaire (légitime) : une querelle entre voisins, une trahison amicale – le temps, les excuses, la réconciliation peuvent en venir à bout. Ce sont des offenses commensurables, à l'échelle humaine du pardon.
  • Le crime contre l'humanité (imprescriptible) : la déportation et l'extermination visaient à nier l'humanité même des victimes. Face à un crime de cette nature, réclamer l'oubli ou la prescription légale reviendrait à achever ce que le bourreau avait commencé.

Notes

Jankélévitch écrit ce texte en pleine polémique sur la prescription des crimes nazis en France (1965) ; son intervention pèsera dans le vote de la loi du 26 décembre 1964 sur l'imprescriptibilité des crimes contre l'humanité. À mettre en tension avec Arendt sur le pardon comme condition de l'action politique : Arendt fait du pardon un remède nécessaire à l'irréversibilité de l'acte, Jankélévitch lui oppose une limite absolue – certains actes ne libèrent pas leur auteur.

Débat

Arendt : sans le pardon, l'homme resterait prisonnier de ses actes passés, incapable de recommencer – mais Arendt réserve elle-même ce pardon aux fautes ordinaires, non aux crimes d'un mal radical, qui excèdent toute mesure humaine. Derrida : un pardon véritable, s'il existe, devrait précisément pouvoir pardonner l'impardonnable – sinon il ne serait qu'un marché, une transaction déguisée en grâce. Ricœur : l'oubli n'est pas seulement une menace, il est aussi une condition de la vie et de la paix sociale – une mémoire entièrement saturée par le passé empêcherait toute réconciliation future.