Nous n'avons de devoirs directs qu'envers les êtres doués de raison
Thèse
Un maître qui abat son vieux chien, fidèle serviteur de toute une vie, simplement parce qu'il ne lui rapporte plus rien, révèle par ce geste, dit Kant lui-même, un « esprit très petit » – non pas parce qu'il doit quelque chose au chien en tant que tel, mais parce que cette dureté envers un être qui lui ressemble par ses services et son attachement risque d'émousser en lui la sympathie qu'il doit à ses semblables. La dignité morale – et donc le droit à être traité comme une fin en soi – appartient en effet, pour Kant, aux êtres capables de raison et d'autonomie. Les animaux, les choses et la nature n'ont pas de valeur intrinsèque : nous n'avons pas de devoir direct envers eux. Nous devons cependant éviter de les maltraiter – non pour eux, mais parce que la cruauté envers eux émousse notre sensibilité morale envers les hommes.
« Les animaux n'ont pas conscience d'eux-mêmes et ne sont par conséquent que des moyens en vue d'une fin. Cette fin est l'homme. Aussi n'a-t-il aucun devoir immédiat envers eux. » – Leçons d'éthique, 1775–1780
Exemples
- L'être rationnel comme fin en soi : un homme, même diminué intellectuellement, possède une dignité inconditionnelle parce qu'il appartient à l'humanité rationnelle. On ne peut jamais le réduire à un simple moyen.
- L'animal comme moyen : l'animal peut légitimement être utilisé pour la nourriture, l'expérimentation, le travail – puisqu'il n'est pas un être rationnel autonome. Le devoir de ne pas le torturer inutilement ne vient pas de l'animal lui-même, mais du risque d'abrutir notre propre sensibilité morale.
Notes
Cette position est l'une des plus controversées de Kant. Elle exclut les animaux, les enfants en bas âge et les personnes gravement handicapées mentales du cercle de la dignité directe – ce que ses critiques jugent inacceptable. Singer et les théoriciens des droits des animaux attaqueront directement ce critère rationaliste.
Débat
Singer : exclure les animaux de la considération morale parce qu'ils manquent de raison est un « spécisme » – une discrimination aussi arbitraire que le racisme. Ce qui compte moralement, c'est la capacité à souffrir, non la raison. Montaigne et Rousseau : le devoir envers les animaux peut se fonder sur leur sensibilité à la souffrance, non sur leur raison. Jonas : les êtres vivants non rationnels méritent protection – la nature entière a une valeur que la raison seule ne peut pas fonder.