Il est vain de faire plus quand on peut faire moins : le rasoir appliqué au pouvoir politique
Thèse
Pour planter un clou, il suffit d'un marteau : inutile de convoquer en plus une perceuse, une scie et un tournevis, qui n'ajouteraient rien au résultat tout en compliquant la tâche. Cette évidence pratique, Guillaume d'Ockham en fait un principe de pensée rigoureux : il est vain de multiplier les entités, les causes ou les moyens quand un nombre plus restreint suffit à produire le même effet. Ce principe, connu aujourd'hui sous le nom de « rasoir d'Ockham », n'est pas qu'un outil de raisonnement abstrait : Ockham lui-même l'étend au champ politique, dans ses écrits contre la papauté d'Avignon. Si le pape revendique une « plénitude de pouvoir » s'étendant à toute chose, spirituelle et temporelle, Ockham objecte qu'un pouvoir n'est légitime que dans la mesure où il est nécessaire à sa fin : gouverner avec plus de pouvoir qu'il n'en faut n'est pas une vertu, c'est un abus. La même exigence de parcimonie qui interdit de multiplier les causes sans nécessité interdit de multiplier les pouvoirs au-delà de ce qu'exige le bien commun.
« C'est en vain que l'on fait avec plusieurs ce que l'on peut faire avec un petit nombre. » – Summa totius logicae, I, 12, 1323
Exemples
- En sciences naturelles, si un phénomène s'explique par une seule cause vérifiable, il est vain d'invoquer en plus une cause occulte pour rendre compte du même effet : postuler des entités supplémentaires ne renforce pas l'explication, elle la complique sans nécessité.
- En politique, dans sa querelle avec Jean XXII, Ockham refuse l'idée d'un pouvoir pontifical absolu, s'étendant sans limite au temporel comme au spirituel. Un pouvoir n'a de raison d'être que rapporté à une fin précise ; au-delà, son extension n'est plus une nécessité mais un abus.
Notes
Le lien entre logique et politique n'est pas artificiel chez Ockham : son nominalisme (seuls les individus existent réellement, les universaux comme « l'Église » ou « l'État » ne sont que des noms) nourrit directement sa méfiance envers toute autorité prétendant incarner un pouvoir collectif illimité.
Débat
Bodin : la souveraineté n'est rien si elle n'est pas absolue et indivisible – un pouvoir strictement limité perd la capacité de trancher dans l'urgence. Hobbes : c'est au contraire la concentration maximale du pouvoir entre les mains d'un souverain unique qui seule permet d'échapper à la guerre de tous contre tous.