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Nous agissons moralement par pitié pour nos semblables

Jean-Jacques Rousseau · XVIIIe siècle

Thèse

Voir quelqu'un se coincer accidentellement les doigts dans une porte provoque chez nous une grimace instantanée, presque malgré nous, avant même d'avoir eu le temps d'y réfléchir – comme si nous ressentions un peu de cette douleur nous-mêmes. Rousseau voit dans cette réaction involontaire la preuve d'un fait plus large : avant toute raison et toute éducation, l'homme possède un sentiment naturel, la pitié. Cette répugnance innée à voir souffrir un être sensible est le fondement de toute morale naturelle. C'est elle – et non la raison ni le calcul – qui nous retient de nuire à autrui et nous pousse à le secourir.

« La pitié est un sentiment naturel qui, modérant dans chaque individu l'activité de l'amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l'espèce. » – Discours sur l'origine de l'inégalité, 1755

Exemples

  • La pitié avant la raison : un enfant, un animal, une personne primitive – avant tout raisonnement moral, ils réagissent à la souffrance visible d'autrui. Cette réaction affective précède et fonde toute théorie morale élaborée.
  • La pitié comme frein naturel : dans l'état de nature, la pitié empêche les hommes de se détruire sans nécessité. Un homme naturel ne tue pas pour le plaisir – la souffrance de sa victime l'en dissuade spontanément. C'est la société et l'amour-propre qui étouffent ce frein naturel.

Notes

Rousseau s'oppose à Hobbes (l'homme naturel est violent) et à Kant (la morale naît de la raison). Pour lui, la morale précède la raison – elle est sentie avant d'être pensée. Schopenhauer reprendra cette intuition : la compassion est le fondement de l'éthique, non l'impératif catégorique.

Débat

Kant : une morale fondée sur un sentiment – même noble – ne peut pas être universelle ni inconditionnelle. La pitié varie selon les individus et les cultures. Seule la raison peut fonder un devoir universellement valable. Nietzsche : la pitié est une forme de faiblesse qui diminue celui qui la ressent autant que celui qui la reçoit. Freud : la pitié est un sentiment socialement construit, pas un instinct naturel pur – elle est mêlée de mécanismes de défense et de projection.