Nous agissons moralement par pitié pour nos semblables
Thèse
Voir quelqu'un se coincer accidentellement les doigts dans une porte provoque chez nous une grimace instantanée, presque malgré nous, avant même d'avoir eu le temps d'y réfléchir – comme si nous ressentions un peu de cette douleur nous-mêmes. Rousseau voit dans cette réaction involontaire la preuve d'un fait plus large : avant toute raison et toute éducation, l'homme possède un sentiment naturel, la pitié. Cette répugnance innée à voir souffrir un être sensible est le fondement de toute morale naturelle. C'est elle – et non la raison ni le calcul – qui nous retient de nuire à autrui et nous pousse à le secourir.
« La pitié est un sentiment naturel qui, modérant dans chaque individu l'activité de l'amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l'espèce. » – Discours sur l'origine de l'inégalité, 1755
Exemples
- La pitié avant la raison : un enfant, un animal, une personne primitive – avant tout raisonnement moral, ils réagissent à la souffrance visible d'autrui. Cette réaction affective précède et fonde toute théorie morale élaborée.
- La pitié comme frein naturel : dans l'état de nature, la pitié empêche les hommes de se détruire sans nécessité. Un homme naturel ne tue pas pour le plaisir – la souffrance de sa victime l'en dissuade spontanément. C'est la société et l'amour-propre qui étouffent ce frein naturel.
Notes
Rousseau s'oppose à Hobbes (l'homme naturel est violent) et à Kant (la morale naît de la raison). Pour lui, la morale précède la raison – elle est sentie avant d'être pensée. Schopenhauer reprendra cette intuition : la compassion est le fondement de l'éthique, non l'impératif catégorique.
Débat
Kant : une morale fondée sur un sentiment – même noble – ne peut pas être universelle ni inconditionnelle. La pitié varie selon les individus et les cultures. Seule la raison peut fonder un devoir universellement valable. Nietzsche : la pitié est une forme de faiblesse qui diminue celui qui la ressent autant que celui qui la reçoit. Freud : la pitié est un sentiment socialement construit, pas un instinct naturel pur – elle est mêlée de mécanismes de défense et de projection.