Le bien et le mal sont des valeurs créées par les faibles pour brider les forts
Thèse
Un élève incapable de rivaliser sportivement avec les autres finit par dire que le sport est vulgaire, inutile ou indigne d'un esprit vraiment supérieur – transformant ainsi son incapacité en une prétendue élévation morale. C'est très exactement ce mécanisme, à l'échelle de civilisations entières, que Nietzsche appelle le ressentiment : la morale du bien et du mal n'est pas une vérité – c'est une arme. Les faibles, incapables de s'imposer par la force, ont inventé une morale qui renverse les valeurs : la faiblesse devient vertu, la force devient vice. Ce « renversement des valeurs » – la révolte des esclaves en morale – est la plus grande ruse de l'histoire.
« La révolte des esclaves en morale commence lorsque le ressentiment lui-même devient créateur et engendre des valeurs. » – Généalogie de la morale, Ière dissertation, §10, 1887
Exemples
- La morale des maîtres (originelle) : les aristocrates grecs et romains appellent « bien » ce qui est noble, fort, beau, puissant – et « mauvais » ce qui est bas, faible, méprisable. Ce n'est pas une morale de l'obligation : c'est une affirmation de soi.
- La morale des esclaves (réactive) : les opprimés – esclaves, classes dominées, puis le christianisme – renversent : la force devient orgueil (péché), la faiblesse devient humilité (vertu), la richesse devient vice, la pauvreté devient sainteté. Ce renversement est fondé non sur l'affirmation, mais sur le ressentiment envers les forts.
Notes
La thèse de Nietzsche est généalogique, non prescriptive : il décrit l'origine de la morale, il n'appelle pas à opprimer les faibles. Ce qu'il rejette, c'est la dissimulation : que la morale du troupeau se présente comme la morale absolue, alors qu'elle est le produit d'un rapport de forces. Le surhumain crée ses valeurs sans avoir besoin de ce déguisement.
Débat
Kant : la distinction bien/mal n'est pas une invention des faibles – elle est posée par la raison pure pratique, indépendamment de tout rapport de forces. Rawls : une société juste ne peut pas être fondée sur la seule affirmation des forts – la justice exige de protéger les plus vulnérables. Arendt : la thèse de Nietzsche, mal comprise, a nourri des idéologies qui ont justifié l'extermination des « faibles » – le danger de cette généalogie est réel.