La responsabilité parentale, archétype de toute responsabilité humaine
Thèse
Les éthiques traditionnelles supposent des sujets existants et capables de réciprocité : je dois quelque chose à autrui parce qu'il peut, en retour, me le demander ou y consentir. Mais les générations futures n'existent pas encore : elles ne peuvent ni consentir à nos choix ni rien exiger de nous. Jonas soutient pourtant qu'elles ont un droit sur nous, en raison même de leur inexistence : elles dépendent entièrement de nos actes présents pour advenir. Le modèle de cette responsabilité asymétrique n'est donc pas le contrat entre égaux, mais la sollicitude parentale : le nourrisson n'a rien fait pour mériter les soins qu'on lui doit, sa seule vulnérabilité les impose, spontanément, sans qu'il soit besoin d'invoquer une loi morale.
« La sollicitude pour la progéniture est l'archétype humain élémentaire de la coïncidence entre la responsabilité objective et le sentiment de responsabilité subjectif, tellement spontanée qu'elle n'a pas besoin d'invoquer la loi morale. » – Le Principe responsabilité, 1979
Exemples
- Le nouveau-né. Un nourrisson ne peut ni consentir, ni négocier, ni menacer de représailles : il n'a strictement aucun moyen d'obliger qui que ce soit. Et pourtant, sa seule existence – fragile, dépendante, exposée – suffit à faire naître chez le parent un sentiment de responsabilité qui n'attend aucune justification rationnelle.
- Les générations futures. Nul n'a demandé à naître dans deux siècles pour hériter d'un climat dérégulé ou de déchets nucléaires enfouis. Ces êtres n'existent pas encore et ne voteront jamais pour ou contre nos choix actuels. Selon Jonas, c'est précisément cette absence de réciprocité qui rend notre devoir envers eux plus grand.
Notes
Jonas rompt ainsi avec toute la tradition contractualiste moderne (de Hobbes à Rawls), fondée sur la réciprocité entre sujets existants, pour proposer un modèle asymétrique inspiré de la sollicitude naturelle.
Débat
Parfit : la notion même d'un « devoir envers les générations futures » se heurte au problème de la non-identité – les politiques que nous choisissons aujourd'hui déterminent quels individus particuliers naîtront demain, si bien qu'aucune génération future précise ne peut être « lésée » par nos choix. Rawls : on peut fonder une justice intergénérationnelle sans invoquer un modèle parental – son principe d'épargne juste intègre les générations futures dans la position originelle elle-même, par un raisonnement rationnel plutôt qu'un sentiment naturel. Arendt : la responsabilité collective devrait rester affaire de jugement et d'action publique, non de sollicitude quasi instinctive.