Se référer à la nature pour déterminer ce qui est bien est absurde
Thèse
Un produit vanté comme « 100 % naturel » sur son emballage suscite spontanément une impression de qualité et de bienfait – comme si le simple fait d'appartenir à la nature garantissait sa bonté. Pourtant, l'arsenic et la ciguë sont eux aussi parfaitement naturels. Mill dénonce précisément ce raccourci : l'argument « c'est naturel, donc c'est bien » (ou son inverse) ne tient pas. La nature est indifférente à la morale : elle produit aussi bien la beauté que la maladie, la symbiose que la prédation, la vie que la mort. Soit « naturel » signifie simplement « ce qui existe » – et alors tout est naturel, y compris le crime. Soit il désigne un ordre normatif – mais lequel, et pourquoi lui obéir ?
« Le cours des phénomènes naturels étant rempli de tous les événements qui, lorsqu'ils résultent de l'action humaine, méritent le plus d'inspirer la répulsion, quiconque s'efforcerait par ses actes d'imiter un tel cours naturel serait universellement considéré comme le plus méchant des hommes. » – La Nature, 1874 (trad. Estiva Reus, La Découverte, 2003)
Exemples
- La nature cruelle (contre l'argument naturaliste) : les épidémies, les tremblements de terre, les prédateurs qui dévorent leurs proies vivantes, les parasites qui rongent leur hôte de l'intérieur – tout cela est parfaitement naturel. Si « naturel » signifie « bon », il faudrait approuver ces horreurs.
- Le sophisme naturaliste en éthique : « L'homosexualité est contre-nature » ; « La mort dans les combats est naturelle » ; « L'instinct maternel est naturel donc la femme doit rester au foyer » – autant d'arguments qui tirent une norme d'un fait. Mill montre que ce passage du fait à la norme est illégitime.
Notes
Mill formule ici ce que Moore appellera plus tard le « sophisme naturaliste » (naturalistic fallacy) : on ne peut pas dériver un « devoir-être » d'un « être ». La nature décrit ce qui est – la morale prescrit ce qui doit être. Ces deux domaines sont hétérogènes. Mill anticipe aussi toute la critique des arguments biologiques en éthique sociale.
Débat
Aristote : « vivre selon la nature » signifie vivre selon la nature rationnelle de l'homme – pas selon la nature brute. Mill se trompe de cible. Sénèque : « suivre la nature » désigne la raison propre à l'homme, non la nature physique. Rousseau : il y a bien une nature humaine bonne que la société corrompt – Mill confond nature physique et nature humaine.