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L'angoisse est le vertige de la liberté

Søren Kierkegaard · XIXe siècle

Thèse

L'angoisse ne doit pas être confondue avec la peur : la peur a toujours un objet précis (on a peur de quelque chose), tandis que l'angoisse est sans objet déterminé – elle naît de la confrontation avec ma propre liberté, avec l'infinité des possibles qui s'ouvrent devant moi. Comme le vertige devant un abîme ne vient pas seulement du gouffre mais de l'œil qui pourrait s'y jeter, l'angoisse existentielle vient de ce que je pourrais, à chaque instant, choisir n'importe quoi – y compris me perdre moi-même. Cette angoisse n'est pas un défaut à guérir : elle est la condition même pour devenir soi, en assumant sa liberté plutôt qu'en la fuyant dans le conformisme.

« On peut comparer l'angoisse au vertige. Quand l'œil vient à plonger dans un abîme, on a le vertige, ce qui vient autant de l'œil que de l'abîme, car on aurait pu ne pas y regarder. De même l'angoisse est le vertige de la liberté, qui naît parce que l'esprit veut poser la synthèse et que la liberté, plongeant alors dans son propre possible, saisit à cet instant la finitude et s'y accroche. » – Le Concept de l'angoisse, 1844

Exemples

  • Au bord d'une falaise, ce n'est pas seulement la chute que je redoute – c'est une pensée fugitive et vertigineuse : « et si je sautais ? ». Cette possibilité, que rien ne m'oblige à réaliser, est justement ce qui me donne le vertige : elle révèle ma liberté absolue de choisir, même le pire.
  • Devant un choix de vie décisif (une carrière, un engagement, une rupture), l'angoisse ne vient pas d'un danger extérieur identifiable, mais du fait qu'aucune règle ni aucun calcul ne peut décider à ma place : je suis seul face à un champ de possibles que je dois assumer sans garantie.

Notes

Kierkegaard est souvent considéré comme le père de l'existentialisme, un siècle avant Sartre et Heidegger. Il écrit largement sous pseudonymes pour explorer des points de vue philosophiques distincts. Son angoisse est indissociable d'une réflexion religieuse sur le péché originel et le saut de la foi, qu'il développe notamment dans Crainte et tremblement.

Débat

Heidegger : l'angoisse (Angst) dévoile l'être-vers-la-mort et arrache le Dasein à l'existence inauthentique du « On » – une radicalisation de l'intuition kierkegaardienne sur un plan ontologique plutôt que religieux. Sartre : l'angoisse naît de la découverte que « l'existence précède l'essence » et qu'aucune nature humaine ne me dicte mes choix – Sartre reprend le vertige kierkegaardien en l'affranchissant totalement de Dieu. Freud : l'angoisse n'est pas un pur phénomène de liberté spirituelle mais un signal émis par le moi face à une menace pulsionnelle refoulée – une explication causale que la philosophie existentielle de Kierkegaard laisse de côté.