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Notre passé ne nous détermine pas : nous pouvons le réinterpréter

Jean-Paul Sartre · XXe siècle

Thèse

Deux personnes ont vécu le même échec professionnel cinglant, un licenciement brutal. L'une le porte comme une preuve définitive de son incompétence, une étiquette qui la colle et la définit désormais ; l'autre le raconte comme le déclic qui l'a poussée à se réorienter vers une voie qui lui correspond bien mieux. Le fait passé est pourtant identique dans les deux cas – c'est la façon dont chacune s'y rapporte qui diffère radicalement. Le passé ne saurait déterminer l'existence présente : c'est la conscience qui lui donne un sens. Je ne suis pas ce que mon passé a fait de moi : je suis la façon dont je me rapporte à mon passé, dont je le revendique ou le refuse, dont je le réinterprète à chaque instant.

« L'important n'est pas ce qu'on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu'on a fait de nous. » – Saint Genet, comédien et martyr, 1952

Exemples

  • La mauvaise foi face au passé : « Je suis comme ça – c'est mon éducation, mon enfance. » On se traite comme un résultat figé de son passé, on lui délègue la responsabilité de ce qu'on est. C'est se choisir comme chose, non comme liberté.
  • La réinterprétation libre : deux jumeaux ont vécu la même enfance difficile – l'une en fait le motif d'une vie de ressentiment, l'autre le moteur d'une force exceptionnelle. Le passé est le même ; ce qui diffère, c'est le projet à partir duquel chacun le relit. Le sens du passé vient du futur qu'on choisit.

Notes

Sartre ne nie pas que le passé soit réel – il affirme qu'il n'a pas de sens en lui-même. C'est la conscience présente qui lui confère une signification selon le projet qu'elle se choisit. La psychologie narrative (Ricœur, White) retrouvera cette intuition : ce qui compte n'est pas ce qui s'est passé, mais le récit qu'on en fait.

Débat

Freud : les traumatismes du passé ne se réinterprètent pas librement – ils agissent à l'insu de la conscience. La liberté sartrienne ignore l'efficacité réelle de l'inconscient. Bourdieu : le passé est incorporé dans l'habitus – il ne suffit pas de « le réinterpréter » pour se défaire de dispositions gravées dans le corps et les réflexes. Ricœur : réinterpréter son passé est un travail narratif réel, mais il exige du temps, de la mémoire et un interlocuteur – ce n'est pas un simple acte de volonté.