L'homme, disproportionné entre deux infinis
Thèse
L'homme est perdu entre deux abîmes qu'il ne peut ni l'un ni l'autre concevoir : l'infiniment grand (l'univers, dont la terre n'est qu'un point au sein d'un tout sans centre ni limite) et l'infiniment petit (à l'intérieur du plus petit ciron, on trouve encore des parties, des organes, un monde entier de subdivisions sans fin). En découle une conclusion à la fois épistémologique et existentielle : l'homme n'est ni assez grand pour saisir le tout, ni assez petit pour en atteindre les parties élémentaires – il est un « milieu entre rien et tout », incapable de connaître les principes des choses comme leur fin. Cette disproportion fonde une leçon d'humilité : la raison humaine, si fière de ses conquêtes, ne mesure jamais qu'un intervalle étroit entre deux infinis qui la dépassent absolument.
« Qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant : un milieu entre rien et tout. » – Pensées, « Disproportion de l'homme », fragment 72 (Brunschvicg) / 199 (Lafuma), 1670
Exemples
- L'infiniment grand. Je contemple le ciel étoilé : la Terre n'est qu'un point au regard de l'orbite du Soleil ; et cette orbite elle-même n'est qu'un point minuscule comparée à l'étendue de la voûte céleste tout entière. Où que je porte mon regard, l'imagination s'épuise avant que la nature n'ait fini de fournir de nouvelles distances à concevoir.
- L'infiniment petit. Dans le corps d'un homme, on trouve encore des membres, des veines, du sang, des humeurs, des vapeurs – et dans chacune de ces parties, on pourrait imaginer un nouvel univers de subdivisions, sans jamais atteindre un dernier élément simple et indivisible. Le plus petit grain de matière recèle autant d'abîme que le plus vaste des cieux.
Notes
Cette idée illustre l'apologétique pascalienne : l'humiliation de la raison devant les deux infinis prépare le terrain à l'acceptation de la foi, faute d'une connaissance rationnelle totale. Pascal, mathématicien et physicien reconnu de son temps (probabilités, étude du vide), ne parle pas ici en pur rhéteur : l'argument s'appuie sur une intuition rigoureuse de l'infini mathématique, qu'il a lui-même contribué à formaliser. Là où le divertissement décrit comment l'homme fuit sa condition par l'agitation, la disproportion des deux infinis la lui rappelle par la contemplation.
Débat
Descartes : réserve le terme d'infini à Dieu seul – le monde créé, aussi vaste soit-il, n'est jamais qu'indéfini, une notion plus modeste qui évite le vertige métaphysique de Pascal. Spinoza : l'infini n'a rien d'effrayant ni d'incompréhensible – c'est la nature même de la substance unique (Dieu ou la Nature), intégralement intelligible par la raison géométrique, source de joie plutôt que d'angoisse. Cantor :il existe une hiérarchie d'infinis de tailles différentes (les nombres transfinis), complexifiant la notion unique et indifférenciée d'infini que manie Pascal dans son argument rhétorique.