Notre existence est inscrite dans le temps
Thèse
Une pierre ne vieillit pas au sens propre : elle s'érode, se transforme, mais rien en elle ne « compte » ce changement – elle ne fait pas l'expérience d'un avant et d'un après. Pour un être vivant, au contraire, chaque instant s'inscrit dans une succession orientée : on naît, on grandit, on décline. Le temps n'est pas, pour Aristote, une substance autonome qui s'écoulerait indépendamment des choses : c'est la mesure même du mouvement selon l'avant et l'après, ce par quoi nous comptons le changement. Tout ce qui existe dans le monde sensible, y compris l'homme, est soumis à ce régime du changement compté : naissance, croissance, corruption. L'existence humaine n'est donc pas un point fixe dans l'éternité, mais un devenir continu, structuré par cette même succession d'instants – le « maintenant », qui n'est jamais une partie du temps mais seulement sa limite mobile, à la fois division et lien entre passé et avenir.
« Le temps est le nombre du mouvement selon l'avant et l'après. » – Physique, Livre IV
Exemples
- Le temps mesuré par le mouvement : sans changement, il n'y aurait pas de temps. C'est parce que la graine devient arbre, que l'enfant vieillit, que les saisons se succèdent, que le temps existe. Le temps n'est pas un contenant vide – il est indissociable du devenir des choses.
- L'existence humaine comme devenir : l'homme en puissance (l'enfant) devient l'homme en acte (l'adulte accompli). Cette réalisation prend du temps – elle ne peut pas être instantanée. Le temps n'est pas un obstacle à l'existence : il en est la condition.
Notes
Aristote s'oppose à Platon : le temps n'est pas une dégradation de l'éternité – c'est le milieu naturel de tout ce qui vit et se réalise. Ce n'est pas malgré le temps que l'homme accomplit sa nature, c'est dans le temps. L'éternité platonicienne des Idées est hors du monde réel.
Débat
Platon : le temps est une image mobile de l'éternité – la vraie réalité est hors du temps, dans le monde des Idées. Augustin : le temps n'est pas dans les choses mais dans l'âme – passé, présent et futur sont trois modes de l'attention. Bergson : Aristote spatialise le temps en le mesurant par le mouvement – il manque la durée vécue, irréductible à un nombre.