Nous ne sommes pas libres : le moi n'est pas maître dans sa propre maison
Thèse
Le propriétaire d'une grande maison croit en être le maître absolu, décidant seul de tout ce qui s'y passe – mais que dire s'il ignore qu'un locataire clandestin occupe la cave depuis toujours, imposant ses propres exigences sans jamais se montrer, ou que les visites d'un voisin autoritaire dictent une bonne partie de ses habitudes sans qu'il en ait conscience ? C'est cette image que Freud reprend lui-même pour décrire l'appareil psychique : la conscience n'est pas le centre souverain de la vie psychique – elle en est la surface. Le moi est débordé par trois instances : le Ça (pulsions et désirs inconscients), le Surmoi (interdits intériorisés), et la réalité extérieure. Ce que nous croyons décider librement est le plus souvent l'effet de forces inconscientes que nous ignorons et rationalisons après coup.
« Le moi n'est pas maître dans sa propre maison. » – Une difficulté de la psychanalyse, 1917
Exemples
- La rationalisation (liberté illusoire) : je prends une décision – choisir un partenaire, accepter un emploi – et je m'en donne des raisons conscientes et cohérentes. Mais ces raisons sont souvent construites après coup pour justifier ce que le désir inconscient avait déjà décidé.
- La troisième blessure narcissique : Copernic a destitué la Terre du centre de l'univers ; Darwin a destitué l'homme du sommet de la nature ; Freud destitue le moi du centre de la vie psychique. La conscience n'est pas le siège de la liberté – elle est une instance parmi d'autres, souvent la plus faible.
Notes
Freud ne supprime pas toute liberté – la cure analytique vise précisément à élargir le domaine du moi conscient. « Là où était le Ça, le Moi doit advenir. » La liberté reste possible, mais comme conquête difficile sur l'inconscient, non comme état naturel. Elle est le résultat de la cure, non son point de départ.
Débat
Sartre : l'inconscient freudien est une fiction que la mauvaise foi se raconte pour éviter la responsabilité. Il n'y a pas de Ça – il y a une conscience qui se cache à elle-même ses propres choix. Bergson : la conscience n'est pas impuissante – là où elle s'exerce pleinement, elle libère. Spinoza : connaître les causes de ses déterminations, c'est déjà commencer à en être libre.