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L'identité personnelle comme continuité de conscience

John Locke · XVIIe siècle

Thèse

L'identité personnelle ne repose ni sur la même substance corporelle ni sur la même âme, mais sur la continuité de la conscience : je suis la même personne qu'hier dans la mesure où ma conscience peut, par la mémoire, s'étendre jusqu'à mes actions et pensées passées. Locke distingue ainsi le « même homme » (continuité biologique du corps) de la « même personne » (continuité psychologique, seule pertinente pour la responsabilité morale et juridique) : c'est cette dernière notion, et elle seule, qui justifie qu'on punisse ou récompense quelqu'un pour ses actes passés – punir un corps qui n'a plus aucune conscience de son crime reviendrait, selon Locke, à punir un homme innocent. L'identité personnelle n'est donc pas une donnée substantielle fixée d'avance, mais un critère fonctionnel, vérifiable au cas par cas par l'examen de la mémoire.

« Aussi loin que cette conscience peut s'étendre sur les actions ou les pensées déjà passées, aussi loin s'étend l'identité de cette personne. » – Essai sur l'entendement humain, Livre II, chapitre XXVII, 1694

Exemples

  • Le prince et le cordonnier : si la conscience du prince (ses souvenirs, sa mémoire) était transférée dans le corps du cordonnier, on dirait que c'est le prince, non le cordonnier, qui habite désormais ce corps – l'identité suit la conscience, pas le corps.
  • Je suis convaincu d'être la même personne qu'il y a dix ans, non parce que mon corps a gardé les mêmes cellules (il ne les a pas), mais parce que je me souviens d'avoir vécu telle année, d'avoir pris telle décision : c'est ma mémoire qui relie ce moi passé à mon moi présent.
  • L'amnésie totale : si un accident effaçait absolument tous mes souvenirs, au point que ma conscience ne puisse plus s'étendre jusqu'à aucune de mes actions passées, le critère lockien conduit à une conclusion troublante : ce ne serait plus, à proprement parler, la même personne qui continuerait à vivre dans ce corps – seulement le même homme.

Notes

Locke fait de la personne une notion juridique et morale, taillée pour l'attribution des actes, des mérites et des peines, non une catégorie métaphysique décrivant une substance réelle. Le chapitre « De l'identité et de la diversité » n'existait pas dans la première édition de l'Essai (1690) : Locke l'ajoute dans la seconde édition (1694), à la demande de son ami William Molyneux, qui l'avait pressé de préciser sa position sur l'âme et l'identité. Ce contexte éclaire l'enjeu du texte : il ne s'agit pas de spéculer sur ce qu'est l'âme, mais de fonder une pratique – juger, punir, récompenser – sur un critère vérifiable, la mémoire, plutôt que sur une substance invérifiable.

Débat

Reid : la théorie de Locke mène à une absurdité logique – un vieillard peut se souvenir d'un acte de sa jeunesse dont il ne se souvient plus lui-même à un âge encore plus avancé, ce qui briserait la transitivité de l'identité. Hume : il n'y a pas de moi substantiel derrière la conscience, seulement un flux de perceptions liées par la mémoire et l'habitude, un « faisceau » sans propriétaire. Ricœur : la mémoire seule ne suffit pas à fonder l'identité – celle-ci se construit par la mise en récit de soi, qui intègre les ruptures et donne une cohérence que le simple souvenir ne garantit pas.