La prokopè : progresser chaque jour vers la sagesse
Thèse
La sagesse stoïcienne ne s'acquiert pas d'un coup, par une illumination unique : elle est un progrès (prokopè), toujours inachevé, qui exige un exercice répété. Le sage parfaitement accompli demeure l'idéal vers lequel tend le philosophe ; mais dans la pratique, les stoïciens s'intéressent surtout au prokopton, celui qui progresse effectivement. D'où l'importance des pratiques quotidiennes : Sénèque fait chaque soir le bilan de sa journée, interrogeant ses actes et ses paroles pour corriger ses fautes de jugement ; Marc Aurèle tient un carnet intime, ses Pensées, comme un exercice d'auto-exhortation jamais destiné à être lu ; Épictète insiste sur la vigilance, une attention de tous les instants qui doit accompagner chaque jugement porté sur les événements. Le stoïcisme n'est donc pas une théorie qu'on comprend, mais une discipline qu'on répète, jusqu'à ce qu'elle devienne une seconde nature.
« Telle est ma règle : chaque jour je me cite à mon tribunal. Dès que la lumière a disparu de mon appartement, et que ma femme, qui sait mon usage, respecte mon silence par le sien, je fais l'inspection de ma journée entière, et reviens, pour les peser, sur mes discours, comme sur mes actes. » – Sénèque, De la colère (De Ira), Livre III, XXXVI
Exemples
- Le bilan du soir. Avant de m'endormir, je repasse ma journée : ai-je répondu avec humeur à un collègue fatigant ? Ai-je cédé à une impatience inutile dans les transports ? Je ne me condamne ni ne me flatte : je constate, comme un juge impartial de moi-même, dans le seul but de mieux agir le lendemain.
- Dans ses Pensées, Marc Aurèle s'exhorte régulièrement à se préparer à rencontrer l'ingratitude, la mauvaise foi ou l'insolence – non pour s'en désoler à l'avance, mais pour ne pas en être surpris, et pouvoir y répondre avec la raison plutôt qu'avec l'emportement.
Notes
Cette idée éclaire un aspect du stoïcisme souvent négligé au profit de sa seule doctrine (la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas) : sa dimension pratique. C'est la lecture proposée par l'historien Pierre Hadot dans Exercices spirituels et philosophie antique : la philosophie antique n'était pas d'abord un système à comprendre, mais un ensemble d'exercices concrets de transformation de soi. Les thérapies cognitivo-comportementales présentent une parenté importante avec certains exercices stoïciens, notamment l'examen des jugements, même si elles résultent aussi d'autres influences psychologiques modernes.
Débat
Foucault : reprend cette idée dans son dernier enseignement sous le nom de « souci de soi », mais en détache la portée éthique de tout cadre cosmologique ou théologique. Nietzsche : la répétition disciplinée de tels exercices reste une forme de dressage de soi, une volonté de maîtrise qui trahit encore un idéal de domination des instincts au profit d'une raison ascétique. Pascal : un examen de conscience purement rationnel, sans grâce, ne suffit pas à changer véritablement le cœur de l'homme – il ne fait que déplacer l'orgueil du péché vers l'orgueil de la vertu.