La Volonté et la Représentation : le monde à deux faces
Thèse
Allongé pour un examen médical, relié à un moniteur cardiaque, je me mets en colère à cause d'une remarque désobligeante du médecin. Sur l'écran, je vois alors la courbe de mon battement cardiaque s'accélérer. Mais cette image extérieure n'a rien à voir avec ma colère : de l'intérieur, je ressens une poussée brute, une force que Schopenhauer appelle Volonté – un élan aveugle qui traverse aussi bien mes décisions que mes emportements involontaires. Le monde a ainsi deux faces indissociables : la face des représentations est celle des phénomènes (comment les choses nous apparaissent) ; la face de la Volonté est celle de l'être (ce que les choses sont réellement). Pour Kant, la chose en soi nous est à jamais inaccessible, cachée derrière le voile des phénomènes. Schopenhauer, lui, prétend que je dispose d'un accès privilégié à la chose en soi : mon propre corps. De l'extérieur, il n'est qu'un objet parmi les objets, une représentation ; de l'intérieur, je le connais immédiatement comme Volonté, comme cette force qui me traverse. Mon corps est ainsi la Volonté rendue visible, et cette identité fournit la clé pour comprendre l'essence de toute chose au-delà des apparences.
« Le monde est ma représentation. – Cette proposition est une vérité pour tout être vivant et pensant, bien que, chez l'homme seul, elle arrive à se transformer en connaissance abstraite et réfléchie. » – Le Monde comme volonté et comme représentation, Livre I, §1, 1818
Exemples
- La perception ordinaire. Je vois un arbre dans mon jardin : il m'apparaît situé dans l'espace, à un instant donné, relié par des causes à ce qui l'entoure. Mais cette organisation – espace, temps, causalité – n'est pas dans l'arbre lui-même : ce sont les formes a priori par lesquelles mon esprit structure nécessairement toute expérience possible. Je ne connais donc jamais l'arbre « en soi », seulement l'arbre-pour-moi : sa représentation.
- Le geste volontaire. Quand je décide de lever le bras et qu'il se lève, je ne perçois pas deux événements distincts reliés par une causalité : je vis une seule et même réalité sous deux aspects. Vue de l'extérieur, c'est un mouvement corporel parmi d'autres phénomènes ; vécue de l'intérieur, c'est un acte de volonté. Ce n'est pas une inférence : c'est la seule expérience où l'en-soi des choses se donne directement à moi, sans le voile de la représentation.
Notes
Cette thèse est la pièce maîtresse du système schopenhauerien : elle radicalise et en même temps dépasse Kant. Kant avait établi que nous ne connaissons que des phénomènes, la chose en soi demeurant à jamais hors de portée. Schopenhauer accepte ce cadre pour le monde extérieur, mais soutient qu'il existe une brèche : mon propre corps, connu à la fois de l'extérieur (comme représentation) et de l'intérieur (comme Volonté). Cette double connaissance devient la clé d'interprétation de la nature entière : tout phénomène est lu comme une objectivation de cette même Volonté aveugle, à des degrés différents. C'est ce socle métaphysique qui fonde ensuite la vision schopenhauerienne du désir comme source de souffrance.
Débat
Kant : le noumène demeure par principe inconnaissable ; aucune expérience, fût-elle intérieure, ne peut franchir la limite entre phénomène et chose en soi. Nietzsche : postuler une Volonté unique, aveugle et informe derrière la pluralité du réel reste une fiction métaphysique aussi invérifiable que le vieux monde des essences. Bergson : réduire la vie intérieure à une force unique et indifférenciée méconnaît la durée, faite d'états qualitativement distincts et en perpétuelle création. Wittgenstein : le vouloir n'est pas un objet que l'expérience intérieure me livrerait, mais l'acte même par lequel j'agis dans le monde – il échappe à toute description théorique.