L'hédonisme qualitatif
Thèse
Selon le calcul de Bentham, si dévorer un plat succulent procure autant de plaisir total que lire un grand roman, les deux devraient se valoir exactement. Mais Mill objecte : demandez à quelqu'un qui a connu les deux ce qu'il préférerait, s'il ne pouvait plus jamais goûter qu'à l'un des deux plaisirs pour le reste de sa vie – presque personne ne choisirait le plat, aussi succulent soit-il. Mill hérite ainsi de Bentham, mais le corrige : tous les plaisirs ne se valent pas. Il faut distinguer les plaisirs selon leur qualité, non seulement leur quantité. Les plaisirs intellectuels et moraux sont supérieurs aux plaisirs sensoriels – celui qui a goûté aux deux préfère toujours les premiers, même s'ils s'accompagnent de plus de souffrance.
« Il vaut mieux être un homme insatisfait qu'un porc satisfait ; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait. Et si l'imbécile ou le porc sont d'un avis différent, c'est qu'ils ne connaissent qu'un côté de la question : le leur. » – L'Utilitarisme, 1863
Exemples
- Plaisir inférieur (quantitatif) : le plaisir de manger, de se reposer, de se divertir – intenses parfois, mais qui laissent peu de trace. Celui qui n'a connu que ces plaisirs en est pleinement satisfait.
- Plaisir supérieur (qualitatif) : la joie de comprendre, de créer, d'aimer profondément – plus exigeants, parfois douloureux, mais que celui qui les a connus ne voudrait échanger contre aucun plaisir inférieur.
Notes
Mill corrige Bentham (tous les plaisirs ne se valent pas) et se rapproche d'Aristote (le bonheur dans l'exercice des facultés supérieures).
Débat
Bentham : qui décide qu'un plaisir est supérieur ? C'est une hiérarchie arbitraire. Nietzsche : ce jugement de qualité est lui-même perspectiviste – il n'y a pas de hiérarchie des plaisirs objective. Rawls : même corrigé par Mill, l'utilitarisme ne peut pas rendre compte des droits individuels inviolables.