L'homme incapable de vivre dans le présent
Thèse
Assis à une terrasse par une belle journée, on pourrait profiter simplement de l'instant présent – et pourtant l'esprit s'échappe déjà vers la réunion de demain à préparer, ou revient sur une remarque blessante entendue la veille, sans jamais vraiment se poser dans le moment qu'on est en train de vivre. Pascal en fait un trait structurel de la condition humaine : l'homme est incapable de vivre dans le présent – il passe son temps à se projeter dans l'avenir ou à se perdre dans le passé. Il n'habite jamais l'instant : il anticipe, regrette, espère, craint. Cet arrachement permanent au présent est la source de son malheur fondamental.
« Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop prompt : si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient. » – Pensées, fragment 172 (Brunschvicg), 1670
Exemples
- La fuite dans l'avenir : « Je serai heureux quand j'aurai ce poste, cette maison. » On reporte sans cesse le bonheur à un futur qui, une fois atteint, déçoit ou suscite un nouveau report.
- La fuite dans le passé : « C'était mieux avant. » On idéalise un passé révolu pour fuir un présent difficile. Le regret est une autre façon de ne pas vivre ici et maintenant.
Notes
Le rapprochement avec la méditation bouddhiste (pleine conscience) s'arrête au diagnostic commun : fuir le présent cause la souffrance. Mais le bouddhisme y voit l'effet d'une illusion du moi, dissoute par la pratique méditative, quand Pascal y voit un manque théologique que seul Dieu peut combler. Un rapprochement avec Rousseau est également possible : dans la Cinquième Promenade des Rêveries, Rousseau décrit au contraire un état de plénitude vécu dans le pur présent, sans passé ni avenir – un idéal que Pascal juge hors de portée de l'homme ordinaire.
Débat
Alain : cette incapacité n'est pas une fatalité – le bonheur est un devoir qui dépend de la volonté, non des circonstances. Heidegger : ce n'est pas un défaut moral mais une structure ontologique – le Dasein est constitutivement tourné vers l'avenir (être-vers-la-mort), toujours tiraillé entre les trois dimensions du temps. L'homme ne pourrait donc jamais se réduire à un pur présent, contrairement à ce que souhaiterait Pascal. Sartre : ni la simple volonté d'Alain ni la structure ontologique de Heidegger n'épuisent la question – la conscience est un pur jaillissement vers ses possibles, et c'est précisément cette fuite en avant, ce projet perpétuel, qui constitue la liberté elle-même plutôt qu'un défaut à corriger.