Le progrès scientifique corrompt les mœurs
Thèse
Selon la tradition que reprend Rousseau, la géométrie serait née en Égypte de la nécessité de redistribuer les terres après chaque crue du Nil, qui effaçait les limites des propriétés : ce sont des disputes sur la richesse et la possession qui auraient poussé les hommes à mesurer précisément la terre. Rousseau voit dans ce récit quelque chose de profondément révélateur : les sciences et les arts naissent de nos vices, avant de les entretenir en retour. Le progrès des sciences et des arts ne rend pas les hommes meilleurs – il les corrompt. En développant le luxe, la vanité et l'amour-propre (le souci du regard d'autrui, distinct de l'amour de soi naturel), la civilisation savante détruit la vertu naturelle – la bonté, la simplicité, la liberté – qui caractérisait l'homme avant la société.
« Nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection. » – Discours sur les sciences et les arts, 1750
Exemples
- Les peuples sans arts : Sparte contre Athènes. Rousseau oppose Sparte – simple, sobre, vertueuse, guerrière – à Athènes, brillante intellectuellement mais molle, raffinée et corrompue. Sparte ignorait les arts et les lettres ; elle formait des citoyens. Athènes cultivait les sophistes et les rhéteurs ; elle formait des individus habiles et dépravés.
- La civilisation savante : paraître contre être. Le luxe engendre la dépendance, la vanité, l'hypocrisie sociale – on paraît au lieu d'être. Les sciences développent l'orgueil et la comparaison permanente avec autrui. L'homme civilisé vit dans l'opinion des autres – il n'existe plus que par le regard qu'on lui porte. C'est la domination de l'amour-propre sur l'amour de soi.
Notes
Rousseau ne dit pas que l'homme naturel était parfait ni qu'il faut retourner à la nature. Il diagnostique une corruption historique et cherche les conditions d'une société juste – c'est l'objet du Contrat social (1762). La thèse du Discours est critique, non primitiviste. Rousseau est le premier grand contestataire de l'optimisme des Lumières – et paradoxalement, il en est lui-même un représentant : il croit à la raison, à la liberté, à la perfectibilité humaine. Sa critique n'est pas celle d'un réactionnaire contre la modernité, mais d'un moderne contre les illusions de la modernité.
Débat
Voltaire : Rousseau utilise lui-même les ressources de l'éloquence et de la littérature – les arts qu'il condamne – pour condamner les arts. Kant : le progrès moral est possible, mais il ne suit pas automatiquement le progrès technique ou scientifique – il exige un effort proprement moral, fondé sur la raison pratique. Hegel : La contradiction entre nature et civilisation, entre vertu et corruption, n'est pas une catastrophe – c'est une étape dialectique nécessaire.