Les désignateurs rigides
Thèse
Pour Frege et Russell, un nom propre comme « Aristote » fonctionne comme une abréviation d'une description (« le précepteur d'Alexandre », « l'auteur de la Métaphysique ») : c'est cette description qui fixerait sa référence. Kripke conteste radicalement cette théorie descriptiviste. Imaginons un monde possible où Aristote n'aurait jamais enseigné à Alexandre ni rien écrit : ce serait quand même Aristote – la description peut changer, voire disparaître, sans que le nom cesse de désigner le même individu. Kripke appelle « désignateur rigide » toute expression qui désigne le même objet dans tous les mondes possibles où cet objet existe : c'est le cas des noms propres, mais non des descriptions définies (« le précepteur d'Alexandre » aurait pu désigner quelqu'un d'autre, si l'histoire avait été différente). Le nom n'est pas fixé par une description, mais par une « chaîne causale » de transmission remontant jusqu'à un baptême initial.
« Let's call something a rigid designator if in every possible world it designates the same object, a nonrigid or accidental designator if that is not the case. » (« Appelons une chose désignateur rigide si elle désigne le même objet dans tout monde possible ; désignateur non rigide ou accidentel si ce n'est pas le cas. ») – Naming and Necessity, 1980 (traduit mot pour mot en français de l'anglais)
Exemples
- Même si l'on découvrait demain qu'Aristote n'a jamais écrit aucun des textes qu'on lui attribue, ni enseigné à personne, on dirait « Aristote n'a finalement pas fait ce qu'on croyait », et non « il n'y a jamais eu d'Aristote » – preuve que le nom ne dépend pas de la description qu'on lui associe.
- « L'inventeur du bifocal » désigne Benjamin Franklin dans notre monde, mais aurait pu désigner quelqu'un d'autre si l'histoire avait pris un tour différent : ce n'est donc pas un désignateur rigide. « Benjamin Franklin », en revanche, désigne le même individu dans tous les mondes possibles où il existe – y compris ceux où il n'aurait jamais rien inventé.
Notes
Cette théorie a des conséquences considérables au-delà de la philosophie du langage : Kripke l'étend aux termes d'espèces naturelles (« eau » désigne rigidement H₂O, y compris dans les mondes où personne n'aurait découvert sa composition chimique), rouvrant la voie à un essentialisme métaphysique que le positivisme logique croyait avoir définitivement enterré.
Débat
Frege et Russell : sans description associée, rien ne permet de savoir à quoi un nom réfère – la théorie causale de Kripke ne dit jamais comment on identifie l'objet au bout de la chaîne. Searle : la référence d'un nom propre repose bien sur un faisceau de descriptions, mais un faisceau souple et non une description unique et rigide – ce qui évite les objections de Kripke sans abandonner le descriptivisme. Putnam : prolonge et radicalise Kripke en appliquant la même logique aux termes naturels, avec la célèbre expérience de pensée de la Terre Jumelle.