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La morale par provision

René Descartes · XVIIe siècle

Thèse

Le temps de faire construire une maison neuve, il faut bien continuer d'habiter quelque part – on ne reste pas dehors, sans abri, en attendant que les travaux s'achèvent. Descartes applique cette même prudence à sa vie tout entière : le temps de reconstruire sa pensée sur des fondations certaines, il ne peut pas suspendre toute action ni cesser de vivre. Il adopte donc une morale par provision : un ensemble de règles pratiques et provisoires destinées à guider sa conduite tant que la vérité n'est pas encore pleinement établie. Cette morale repose principalement sur trois maximes : obéir aux lois, aux coutumes et à la religion de son pays, en suivant les opinions les plus modérées et les plus raisonnables ; être ferme et résolu dans ses décisions, même lorsqu'on ne dispose pas d'une certitude absolue ; chercher à se vaincre soi-même plutôt que la fortune, c'est-à-dire maîtriser ses désirs plutôt que vouloir changer ce qui ne dépend pas de nous.

« Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde, » – Discours de la méthode, IIIe partie, 1637

Exemples

  • Obéir aux lois et coutumes : lorsqu'on vit dans une société, il est prudent de respecter ses lois et ses usages tant qu'on ne dispose pas de meilleures raisons pour agir autrement. Cette conformité est une règle de prudence pratique, non une adhésion aveugle à toutes les traditions.
  • Être ferme dans ses décisions : face à une décision incertaine, il vaut mieux choisir une direction et s'y tenir que rester paralysé par l'hésitation. Comme un voyageur perdu dans une forêt, il vaut mieux avancer résolument dans une direction plutôt que changer constamment de chemin.
  • Maîtriser ses désirs : on ne peut pas empêcher certains événements extérieurs de se produire. En revanche, on peut apprendre à modifier ses attentes et ses désirs afin de mieux supporter ce qui échappe à notre pouvoir.

Notes

La morale par provision est une morale provisoire, destinée à permettre l'action pendant la période du doute méthodique. Elle montre que le doute cartésien est théorique : dans la vie quotidienne, il faut continuer à agir. Descartes adopte ici une attitude pragmatique : l'incertitude intellectuelle ne doit pas conduire à l'inaction. La troisième maxime est fortement inspirée du stoïcisme, notamment de l'idée selon laquelle il faut distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas. Cette morale n'a pas vocation à être la morale définitive que pourrait fournir une connaissance parfaitement fondée.

Débat

Kant : une morale fondée sur les coutumes ou les usages sociaux ne peut être qu'une règle de prudence. La véritable morale doit être fondée sur la raison et sur des principes universels, indépendants des traditions particulières. Sartre : on peut reprocher à une morale « provisoire » de devenir permanente. Agir en se réfugiant derrière les coutumes ou les règles établies peut servir à éviter d'assumer pleinement sa liberté et sa responsabilité. Hegel : une morale trop centrée sur la maîtrise intérieure de soi risque de négliger la dimension historique, sociale et politique de l'action humaine. Transformer le monde peut être aussi important que se transformer soi-même.