La religion comme lien social
Thèse
Assister à un match de son équipe de football dans un stade plein, entouré de milliers d'inconnus vibrant à l'unisson, procure une émotion collective que peu d'expériences privées égalent – un sentiment d'appartenir à quelque chose de plus grand que soi. Pour Durkheim, c'est très exactement ce mécanisme qui est à l'œuvre dans le rite religieux, en plus solennel et plus systématique : la religion est un fait social fondamental, irréductible à la psychologie individuelle ou à la métaphysique. Elle est le système de croyances et de pratiques qui unit une communauté en une Église morale – c'est-à-dire en un corps collectif partageant les mêmes représentations du sacré et les mêmes obligations rituelles. Ce qu'on adore dans le sacré, c'est en réalité la société elle-même – ses valeurs, sa puissance sur l'individu, sa cohésion. Dieu est la société transfigurée et symbolisée.
« Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c'est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Eglise, tous ceux qui y adhèrent. » – Les Formes élémentaires de la vie religieuse, 1912
Exemples
- Le totem (société primitive) : dans les sociétés aborigènes australiennes, le clan adore son animal ou sa plante totem – mais ce qu'il adore en réalité, c'est sa propre cohésion, sa force collective, son identité commune symbolisée dans l'emblème totémique. Lors des cérémonies rituelles, l'individu ressent une puissance qui le dépasse et l'exalte – cette puissance, c'est celle de la société assemblée.
- Les équivalents fonctionnels du sacré dans les sociétés modernes : la messe du dimanche, le ramadan, les fêtes nationales, les commémorations – autant de rituels qui produisent et renforcent le sentiment d'appartenance et la cohésion sociale. Même les sociétés séculières inventent de nouveaux sacrés pour remplir la même fonction – le nationalisme (le drapeau, la patrie, les martyrs), le sport (les stades comme cathédrales, les équipes nationales comme totems collectifs), ou encore certaines formes de culte des célébrités.
Notes
Durkheim analyse la religion sans la critiquer ni la défendre. La religion est un fait social qui remplit une fonction réelle et nécessaire. Ce qui explique pourquoi sa disparition dans les sociétés modernes ne produit pas la liberté attendue, mais une anomie – une désorientation normative et identitaire.
Débat
Marx : une religion qui unit la société dans un même système de croyances, c'est aussi une religion qui fait accepter à l'exploité la même vision du monde que celle de l'exploiteur. Freud : la cohésion sociale produite par les rituels collectifs ne peut pas être comprise sans référence aux mécanismes psychiques inconscients qui la sous-tendent. Weber : les grandes religions (christianisme, islam, bouddhisme) ne sont pas d'abord des systèmes de production de cohésion sociale – elles sont des réponses à la question du sens du mal et de la mort, portées par des prophètes charismatiques qui rompent avec l'ordre social établi plutôt qu'ils ne le renforcent.